(13) Les visites de personnalités

Reims dans la guerre en 1915

 

Reims reçoit pendant la guerre nombre de personnalités, françaises ou étrangères, désireuses de visiter cette ville qui continue à vivre, malgré sa position sur la ligne de front, et dont la cathédrale blessée symbolise l’héroïsme. 

Les premières visites commencent dès l’automne 1914. Le 27 septembre Albert Dalimier, sous-secrétaire d’Etat aux Beaux-Arts, vient à Reims enquêter sur l’incendie de la cathédrale. Le 16 octobre, c’est au tour du ministre des travaux publics, Marcel Sembat. Le 8 novembre 1914, le Président du Conseil, René Viviani se rend à Reims pour remettre la légion d’honneur au maire, Jean-Baptiste Langlet. A la fin du mois de novembre 1914 arrivent 25 attachés militaires de pays neutres, accompagnés d’officiers français du Grand Quartier Général. Le groupe visite un observatoire et des tranchées en lisière de la ville. Durant leur séjour un violent bombardement amène certains visiteurs, par prudence, à se réfugier dans les caves. La même mésaventure arrive peu après à une douzaine de journalistes de pays neutres qui, accueillis eux aussi par un bombardement, préfèrent écourter leur séjour. Le 13 décembre, enfin, le président de la République, Raymond Poincaré, fait à Reims une courte visite privée d’une heure et demie environ. A son départ, il laisse une somme de 5 000 francs pour les pauvres de la ville.

Les visites se poursuivent en 1915. En avril, Reims reçoit la visite de Gabriele d’Annunzio. L’évènement est d’importance car l’écrivain italien fait campagne pour l’entrée en guerre de son pays, resté neutre jusque-là (l’entrée en guerre de l’Italie sera effective en mai 1915). La Présidence de la République a fait mettre une automobile à la disposition de D’Annunzio et du journaliste Ugo Ujetti qui l’accompagne. Pour escorter les deux Italiens, elle a aussi mandaté deux officiers, dont l’avocat et journaliste Joseph Reinach, alors capitaine d’Etat-Major au Gouvernement militaire de Paris. D’Annunzio porte une élégante tenue de voyage : casquette sport, culotte d’équitation, molletières grises, pardessus marron doublé de fourrure. Il fait aussi surcharger la voiture de paniers et de valises renfermant le déjeuner. Arrivé à Reims il est en proie à une grande émotion à la vue de la cathédrale. Il rencontre aussi le cardinal Luçon et le maire. A ce dernier, qu’il compare avec sa longue barbe blanche à un doge du Tiepolo, il dit en parlant de la cathédrale « qu’elle était désormais achevée et qu’elle n’avait jamais été plus belle », phrase assez sibylline que Jean-Baptiste Langlet qualifie «d’idée de poète ». Deux autres écrivains passent par Reims en cette année 1915. Le 25 août, Pierre Loti, après avoir rencontré son fils Samuel, qui combat alors du côté de Suippes, vient à Reims où il était déjà passé le 18 octobre 1914 (il en était résulté un article sur la cathédrale paru dans L’Illustration du 21 novembre 1914). Devant se rendre à Jonchery-sur-Vesle au quartier général de la Ve armée, il couche à l’hôtel du Nord. Quelques jours plus tard, c’est au tour du britannique Rudyard Kipling, prix Nobel de littérature 1907, de venir à Reims où il salue la statue de Jeanne d’Arc sur le parvis de la cathédrale.

Les politiques français continuent leurs visites : Albert Sarraut, ministre de l’Instruction publique, le 2 mai 1915 ; Paul Jacquier, sous-secrétaire d’Etat à l’Intérieur, le 12 juin. Fin juin, le Président Poincaré vient à nouveau à Reims après une visite au général Franchet d’Espérey à son quartier général de Jonchery-sur-Vesle. Des délégations de parlementaires se rendent régulièrement dans la ville bombardée. Reims reçoit aussi des visiteurs étrangers : le 14 avril 1915 des observateurs américains venus constater les « atrocités allemandes », le 15 juin Benjamin Tillet, leader du Trade Union Congress britannique, et le 20 juillet un groupe de journalistes hispano-américains.

Ces visites ne sont pas toujours bien vécues par ceux qui sont sur place. Les officiers supérieurs ne voient pas d’un bon œil ces évènements qui les obligent à s’assurer de la bonne tenue de leurs troupes et qui compliquent le fonctionnement de l’appareil militaire. Ainsi, en août, le général Franchet d’Espérey émet-il une vive protestation suite à sa rencontre inopinée avec l’ambassadeur d’Italie et le Commissaire général du Canada dont il n’avait pas été prévenu de la visite. Du côté des civils on moque ces visiteurs d’un jour qui parfois écourtent leur séjour au premier bombardement et on s’agace de les voir se faire prendre en photo au pied des ruines.

01 RUDYARD KIPLING A REIMS
02 LETTRE DE JEAN-BAPTISTE LANGLET SUR GABRIELE D'ANNUNZIO