(27) L'évacuation totale des civils et l'installation de la mairie à Paris (1918)

Depuis l’automne 1914 une lutte sourde oppose les militaires et le maire au sujet de l’évacuation de la population civile. Les militaires voudraient garder le moins de civils possible dans la ville car ils les considèrent comme une gêne. Au contraire Jean-Baptiste Langlet entend conserver un volant minimum de population. Dès le 29 novembre 1914, le général Rouquerol, commandant la place de Reims, désireux d’éviter à la population civile les pertes par bombardement, mais soucieux aussi de diminuer les possibilités d’espionnage, demande de ne conserver à Reims que les éléments civils « capables d’un travail utile ». Sa requête est rejetée par le Haut Commandement qui décide « de ne pas procéder à une évacuation systématique, de manière à ne pas produire un effet moral pénible ». En clair, l’évacuation de Reims aurait un effet désastreux sur le moral des Français. Mais dans le cadre de l’offensive Nivelle, au printemps 1917, le gouvernement demande l’évacuation de tous les habitants, notamment les femmes et les enfants, dont la présence n’est pas nécessaire. 12 000 des 17 000 Rémois encore dans la ville la quittent alors. A l’automne 1917, il ne reste plus qu’environ 5 000 civils.

C’est finalement au début de 1918 que la logique militaire l’emporte. Comme on s’attend à une offensive allemande et que le Président du conseil, Georges Clemenceau, est déterminé à tenir Reims, la pression s’accentue pour que soient évacués les derniers civils restés à Reims. Dans les premiers jours de 1918 Georges Clemenceau demande à Bertrand de Mun, député de la Marne et officier à l’Etat-major de la 10e armée, d’assurer la liaison entre le général Micheler qui commande la Ve armée et la municipalité de Reims. Le gouvernement envisage d’évacuer à la fois les marchandises restant à Reims, y compris les stocks de champagne, et les civils. Le projet d’évacuer marchandises et stocks de champagne est vite abandonné car cela nécessiterait la mobilisation de plusieurs milliers de wagons. En ce qui concerne  l’évacuation des civils se pose le problème de la résistance opiniâtre du docteur Langlet. Le 10 février 1918, au quartier général de la Ve armée à Jonchery-sur-Vesle, le capitaine d’artillerie Linzeler, chef du service d’évacuation, suggère à Bertrand de Mun que soit nommé à Reims un « commissaire du gouvernement » muni de tous les pouvoirs et passant au-dessus du maire. Pour assurer cette fonction, le capitaine Linzeler verrait bien Emile Charbonneaux, un des deux adjoints du docteur Langlet. Clemenceau souscrit à la proposition de Linzeler et envoie le général Mordacq, chef de son cabinet militaire, d’abord au Quartier Général du général Micheler puis à Reims. Mais le général Micheler déconseille cette solution qui à ses yeux risque de choquer la population restée à Reims, et surtout Emile Charbonneaux refuse le poste qu’on lui propose car il ne veut pas cautionner l’éviction du maire de Reims. Clemenceau, averti, décide alors d’élargir la commission. Trois membres y représenteront la municipalité : le maire, qui ainsi n’apparaît pas ouvertement évincé, et ses deux adjoints, Emile Charbonneaux, et Jean de Bruignac. Les capitaines Linzeler et Lamontagne, eux, représenteront l’armée. On a sauvé les apparences, mais c’est bel et bien le point de vue des militaires qui l’a emporté.

Clemenceau ayant approuvé l’évacuation totale, le général Micheler le 20 février 1918 décide son application concrète. Du 20 au 24 février 1918, la commission mixte fonctionne en permanence dans les celliers du  champagne Werlé, siège des services municipaux. A l’aide de la liste du recensement le personnel de la mairie remplit les ordres de départ, la police étant chargée de les faire parvenir à leurs destinataires. Cependant beaucoup d’habitants refusent de quitter leur ville. Ce sont les capitaines Linzeler et Lamontagne qui décident en dernier ressort, ce qui montre bien le rôle devenu prédominant de l’armée. Le premier départ des évacués est loin d’être un succès. 600 Rémois avaient été convoqués le 25 février à 4 heures du matin place Drouet d’Erlon mais seuls 80 répondent à l’appel. Pourtant, dans les jours suivants, les Rémois se résignent et les départs s’accélèrent d’autant que les bombardements allemands s’intensifient et font des victimes civiles. Le 5 mars on estime que 2000 habitants sont partis. Le 8 mars la commission mixte rappelle que tous les enfants de moins de 16 ans doivent avoir quitté la ville. Enfin, le 24 mars 1918, le général Micheler décide l’évacuation des derniers civils pour le lendemain midi. Jean-Baptiste Langlet consent enfin à partir mais y mettant comme dernière condition que le cardinal Luçon quitte Reims en même temps que lui.

Dans les faits, cependant, l’évacuation n’est pas totale. Une centaine de Rémois sont autorisés à rester pour la sauvegarde et l’entretien des caves de champagne. A tous l’armée délivre des laissez-passer spéciaux. Demeurent aussi à Reims l’adjudant Eloire des pompiers de Reims et le chef-fontainier Marcelot, indispensable lors des incendies par sa connaissance des canalisations d’eau. Les deux hommes sont rattachés provisoirement au groupe des pompiers de Paris, de statut militaire, qui demeure à Reims. Mais tous seront évacués au moment de l’offensive allemande du 27 mai 1918.

Le gouvernement met à la disposition de la mairie de Reims le premier étage d’un immeuble situé au 19 avenue de l’Opéra. Il s’agit en fait d’un bien autrichien mis sous séquestre en 1914 (occupé jusqu’à la mobilisation par une société de chemin de fer autrichien). C’est le 12 mars 1918 que les services municipaux ont été avisés d’un ordre de départ imminent. Deux employés, Paul Hess (directeur du Mont de Piété) et Cullier (chef de la comptabilité) sont désignés pour partir en éclaireurs le 14. Puis le reste du personnel suit le 27 mars.

A Paris tous les services rémois ne peuvent pas être installés avenue de l’Opéra. Beaucoup demeurent à d’autres adresses : le tribunal de commerce est avenue Malakoff, la  chambre de commerce au 2 rue Marbeuf, le bureau d’hygiène au 71 rue du Temple. Le service des eaux, les hospices civils, le bureau de bienfaisance, le bureau des sinistrés et des dommages de guerre sont 12 de la rue du 4-Septembre. La voirie est 4 Cité Magenta. Les bureaux de l’abattoir sont 12 rue du Hainaut et ceux du conditionnement et du mesurage à l’hôtel du Rhône rue Jean-Jacques Rousseau. Certaines administrations sont même installées en province : le tribunal civil, le tribunal correctionnel, la prison, la recette des finances sont à Epernay. La Caisse d’Epargne est à Nantes. Le bureau des réquisitions militaires est à Dijon et celui des retraites militaires à Sancerre dans le Cher. Les PTT sont à Chalons-sur-Marne.

Avenue de l’Opéra, le maire se plaint des obstacles qu’on lui impose. Ainsi, pour entrer en communication avec l’autorité militaire à Reims, il lui faut obtenir l’aval du Quartier Général de la Ve armée, après avis du 2e bureau et du service télégraphique de l’armée. De même il ne peut téléphoner à la sous-préfecture, repliée à Ay, qu’entre 12h et 14h.

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