(30) L'action de la municipalité en 1918

En 1918, le conseil municipal de Reims se réunit à cinq reprises, le 30 janvier, le 19 avril, le 23 août, le 9 novembre et le 27 décembre. Les contextes de ces séances sont bien différents et sont révélateurs de l’évolution de la situation de la ville lors de cette dernière année du conflit.

La séance du 30 janvier, qui se tient dans le cellier du champagne Werlé au 6 de la rue de Mars, est la dernière avant l’évacuation totale de la population civile. Mais aucune allusion à cette éventualité, à laquelle le maire est profondément hostile, n’est faite durant le conseil qui se déroule selon le processus habituel. Comme à l'accoutumée, il est fait lecture des dons reçus en mairie, parmi lesquels on relève celui d'un habitant de New-York, John Chester Oldmixon, qui a offert des trousseaux et des vêtements d'enfants. Est aussi présenté et voté le compte administratif pour 1916. Celui-ci se révèle d'ailleurs assez formel car, comme le dit le rapporteur, « il est impossible, dans la crise que nous traversons, d'appliquer intégralement les principes qui doivent régler la question de nos finances  en temps de paix ». Pour le reste, les points abordés sont on ne peut plus habituels : vote des crédits pour le ravitaillement, demandes de secours et liquidations de pensions de retraite.

Les deux séances suivantes, le 19 avril et le 23 août, se tiennent cette fois à Paris, au 19 avenue de l'Opéra, où s’est repliée la mairie de Reims. Elles ont lieu en présence d’une quinzaine de présents, ce qui est le chiffre habituel des séances du conseil municipal de Reims pendant la guerre. Le 19 avril, Jean-Baptiste Langlet évoque la situation particulière de cette réunion ; « j'éprouve une émotion bien naturelle en nous voyant réunis ici, loin de nos foyers et de notre ville presque entièrement détruite. Il y a quelques jours l'administration municipale, pour la première fois depuis son départ forcé, a pu se rendre à Reims. Circulant avec peine au milieu de tas de matériaux et de décombres, elle a eu la douleur de constater que ni en 1914 ni en 1917 les effets du bombardement n'avaient été aussi terribles ». Le conseil dure à peine une heure. Après l’hommage rendu au conseiller municipal Alexandre Gougelet, décédé à Pargny-les-Reims où il s'était réfugié à la suite d'une maladie contractée dans les caves, on se contente de voter les habituels crédits pour achats de denrées pour la population civile (même si dans la réalité du moment il n'y a plus de population civile à Reims) ainsi que les pensions de retraite et demandes de secours. La réunion du 23 août adopte le compte administratif communal pour 1917, en déficit de 7,1 millions de francs. On décide aussi de proroger pour 1919 les tarifs et le règlement de l'octroi mais c'est bien évidemment de pure forme puisqu'en l'état il est impossible de le percevoir. Divers dossiers de liquidation de retraite et de demandes de secours sont votés. Enfin, le conseil évoque une demande du personnel municipal qui souhaite le relèvement de son indemnité de vie chère jugée insuffisante pour vivre à Paris. Les employés municipaux souhaitent qu’elle soit portée à 5 francs par jour pour être au niveau de ce que touchent les employés de la ville de Paris. Jean-Baptiste Langlet s'y oppose, arguant que la ville n'a pas de ressources. Mais, finalement, le conseil, à la demande du socialiste Emile Guernier, accepte de porter l'indemnité à 5 francs.

Les deux dernières séances, le 9 novembre et le 27 décembre se tiennent à nouveau à Reims et plus précisément dans une salle de l'Ecole Pratique de Commerce et d'Industrie de la rue Libergier. La séance du 9 novembre revêt une solennité certaine puisque Charles Bailliez sous-préfet de Reims (du 19 avril 1917 au 14 novembre 1920) y assiste. En outre 24 conseillers sont présents, les 3 absents, Gustave Laurent, Louis Rousseau et Georges Lhermitte, étant encore mobilisés. Le public n’est composé que de 2 ou 3 personnes, les Rémois n’étant pas encore rentrés dans leur ville. Jean-Baptiste Langlet débute la réunion par une longue allocution où il rappelle que presque jusqu'au bout la municipalité et lui ont voulu conserver à Reims une présence des civils et que ce n'est que par résignation qu’ils ont accepté l'évacuation totale. Il continue ensuite en évoquant l'état désastreux de la ville :

« Des 1 500 hectares de surface urbaine il n'en est pas un où l'incendie n'ait apporté avec lui la destruction définitive de tous les quartiers. Isolées ou par groupes, des maisons restent debout, formant des îlots où l’œil se repose et où il entrevoit la possibilité d'abriter une partie de ceux qui vont revenir ».

Le maire, en effet, ne doute pas que les Rémois reviendront dans leur ville même s'il leur demande d'attendre un peu que « soient sommairement réparés le vivre et le couvert ». Il termine enfin en évoquant ce qu'éprouvent ceux qui viennent de rentrer à Reims :

« C'est un sentiment mélangé de joie et de tristesse, joie du retour tant espéré, avivé par l'attente, tristesse des choses entrevues, aggravées par la réalité : des maisons détruites, des foyers disparus, sans parler des pertes, des vides faits dans chaque famille parmi les défenseurs de la patrie, par la maladie, par les infirmités, par la captivité, par la mort ».

Le conseil municipal vote ensuite deux délibérations. Tout d’abord, constatant se réunir à un moment « où la démarche des parlementaires allemands consacre l’effondrement de l’ennemi » (c’est le 8 novembre que le train spécial des plénipotentiaires allemands est arrivé en forêt de Compiègne), il adresse l’« l’hommage de son admiration et de sa reconnaissance à nos magnifiques soldats, à leurs grands chefs, à nos alliés, au généralissime de toutes les armées, le maréchal Foch, et au Président du Conseil, Monsieur Clemenceau ». Mais le conseil n’oublie pas non plus la situation de Reims « dont la dévastation dépasse celle de toute autre grande ville et dont le monde entier doit être pris à témoin ». Il demande donc au gouvernement d’exiger de l’Allemagne une série de mesures précises :

1 – la fourniture des matériaux et matières premières nécessaires au relèvement de la ville.

2 – la livraison jusqu’à la remise en marche complète des industries rémoises, de matériel et de produits similaires, en quantité équivalentes existant à Reims avant la guerre, afin de rendre à l’industrie sa place sur ses marchés habituels.

3 – la mise à disposition de la ville d’un nombre de prisonniers suffisant pour assurer la construction des milliers de maisons, des industries et des monuments à relever.

4 – en compensation des œuvres d’art irrémédiablement détruites, la remise à la ville de Reims d’un certain nombre d’œuvres, peinture ou sculpture, d’une valeur artistique de même rang dont le choix sera déterminé par une commission désignée par le gouvernement français.

Pour la dernière séance de l’année, le 27 décembre, le nombre de présents a bien diminué puisqu’il n’est plus que de 12. En fait un certain nombre de conseillers ne sont pas encore rentrés définitivement à Reims et leur venue pour la séance du 9 novembre tenait probablement à la solennité de la réunion. Avec la fin de la guerre, on sent bien que la problématique essentielle est devenue celle de la reconstruction. Il est d’abord question de constituer un jury chargé de l’examen de projets de reconstruction. Au moment où le conseil se tient, le nombre de projets reçus est d’environ une vingtaine « dont 12 très intéressants, 5 ou 6 ordinaires et 3 ou 4 tout à fait fantaisistes ». Si ces projets sont encore à Paris, emballés et prêts à être dirigés sur Reims, dès que le camion qui a été demandé pour leur transport aura été mis à disposition, un local de l’Ecole Pratique de Commerce et d’Industrie a été déjà aménagé pour leur exposition et leur étude. Le jury devant comporter un tiers « de membres du conseil municipal et de la Municipalité », le conseil désigne en son sein le maire, Jean-Baptiste Langlet, les deux adjoints Emile Charbonneaux et Jean de Bruignac et trois conseillers, Charles Demaison, Léon Tixier et Pierre Lelarge. L’adjoint Jean de Bruignac fait aussi un point sur l’état des immeubles mais qu’il précise provisoire puisque le travail de recensement n’est pas achevé. Un millier de maisons sont à peu près intactes. 2 500 sont susceptibles d’être réparées au moins partiellement. Pour l’adjoint on devrait pouvoir loger assez rapidement, « de manière inconfortable il est vrai », de 30 à 35 000 personnes. Les deux grandes difficultés résident dans le manque de moyens de transport pour faire venir des matériaux en quantités suffisantes et dans la pénurie de main d’œuvre. En ce qui concerne le premier point, le conseil demande que soit remis en état au plus vite le canal de l’Aisne à la Marne. Pour la main d’œuvre, le conseil déplore le faible nombre de prisonniers de guerre, 125 environ, mis à la disposition de la municipalité pour effectuer les réparations les plus urgentes, d’autant que tous sont loin d’avoir les aptitudes nécessaires pour exécuter certains travaux.

 
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