"La protection du patrimoine", exposition Centenaire de l’Art déco

1914-1916 : premières mesures de mise en sécurité du patrimoine écrit rémois

Dès le début de la guerre, Jean-Baptiste Langlet, maire de Reims, inquiet pour l’avenir de sa ville face aux bombardements, et de sa proximité avec les zones de combats, décide de mettre en place une politique de sauvegarde des collections patrimoniales conservées à l’hôtel de ville, afin de protéger l’histoire de sa cité. Conscient que la ville sera certainement évacuée et que les Rémois partiront et ne reviendront pas tous, il souhaite en sauver la mémoire et le patrimoine pour permettre sa renaissance, au cas où elle serait détruite.

Face à la menace allemande, la municipalité décide de faire dresser un inventaire des manuscrits précieux et des archives les plus importantes pour l’histoire de la ville, afin de les mettre en sûreté en cas de bombardement de l’hôtel de ville.

Les responsables de la Bibliothèque, des Archives et du Musée, Charles Henri Jadart, conservateur honoraire de la Bibliothèque et du Musée, Louis Demaison, archiviste de la ville et Victor Charlier-Teutsch, bibliothécaire, sont chargés de protéger les conclusions du Conseil de Ville, les chartes du Moyen Âge, les manuscrits précieux, les gravures de Nanteuil et les objets précieux du musée (médailles romaines en or, ivoires et bijoux anciens) dans un coffre, qui est alors transféré dans les caves du musée Saint-Denis.

Fin 1914-début 1915, les terriers des Archives, l’inventaire du cartulaire de Lemoine de 1787, les registres des insinuations ecclésiastiques, les incunables de la Bibliothèque, une partie des livres de la collection Louis Victor Diancourt, 9 caisses de manuscrits, 1 caisse contenant les ivoires, objets et médailles d’or de la collection (Victor) Duquénelle sont également sortis des réserves de l’hôtel de ville pour rejoindre le coffre dans les caves du musée.

Le 5 mai 1915, Henri Loriquet est nommé pour prendre en charge la sauvegarde du patrimoine écrit rémois et le 18 mai, le Maire lui fait remettre les clés du dépôt. En deux semaines, il fait emballer et déménager les archives et une partie de la bibliothèque vers la basilique Sainte-Clotilde, par des voitures à chevaux et des camions automobiles des sapeurs-pompiers.

Les archives conservées au Palais de Justice (état civil ancien et moderne, archives judiciaires de la Révolution et du XIXe siècle) étant en danger face aux bombardements, Just Berland, archiviste départemental de la Marne, et Gaston Robert, archiviste de la ville, sont rappelés pour s’occuper de l’évacuation.

Printemps 1917 : évacuation du patrimoine écrit de la ville

Face aux destructions et à la pression exercée sur la municipalité par l’armée pour évacuer la ville, en 1917, la décision est prise de déménager les documents vers d’autres villes. À la suite du bombardement du 7 avril 1917 du Grand Séminaire, rue de l’Université, où étaient déposés les registres paroissiaux antérieurs à 1850, les archives du diocèse sont transférées vers Toulouse.

Un premier chargement de livres part vers la Bibliothèque de l’Arsenal à Paris. Just Berland fait transférer par camions militaires à Châlons les registres paroissiaux et d’état civil des communes de l’arrondissement pour l’Ancien Régime et la Révolution et les dossiers criminels.

Les archives communales, départementales et hospitalières, les incunables et des livres précieux anciens et modernes sont évacuées à Paris : les manuscrits, les incunables et autres livres à la Bibliothèque nationale, où ils restent jusqu’à leur retour à Reims ; les archives, aux Archives nationales

Les archives transférées sont recensées dans un rapport de 1917 :

  • 6 janvier : transport d’archives de l’église Sainte-Clotilde au musée rue Chanzy
  • 30 janvier : transport d’archives de l’hôtel de ville à l’église Sainte-Clotilde
  • 8 février : transport d’archives du musée rue Chanzy à l’église Sainte-Clotilde
  • 23 mars : transport d’archives de l’hôtel de ville à l’église Sainte-Clotilde
  • 3 mai : coopération au sauvetage des tableaux et archives de l’hôtel de ville incendié par les Allemands
  • 6 mai : transfert de 20 caisses d’archives de l’hôpital civil aux Mesneux
  • 7 mai : transport de tableaux de l’hôtel de ville au musée rue Chanzy
  • 15 mai : transport de tableaux de l’hôtel de ville au musée rue Chanzy
  • 19 mai : transport de tableaux de l’hôtel de ville au musée

Mesures d’urgence pour la protection des bâtiments religieux

Dès le début de la guerre, des mesures ont été prises pour protéger les édifices religieux, notamment par la disposition de sacs de sable et de renforts sur la cathédrale, mais l’intensité des bombardements rendent ces mesures insuffisantes.

À la suite de la destruction de la toiture par le feu, la cathédrale prend l’eau et ces infiltrations menacent la stabilité de la structure et la pérennité des œuvres restantes. Jean-Baptiste Langlet, maire de Reims, secondé par l’architecte, Max Sainsaulieu, entame alors un combat pour faire couvrir Notre-Dame.

Il se heurte alors à l’État et à l’Armée qui ne voient pas cette action comme prioritaire et préfèrent laisser l’édifice ainsi pour montrer à tous l’ignominie de cet acte barbare.

1918 : évacuation totale du patrimoine de la ville

En parallèle de l’organisation de l’évacuation vers d’autres villes des personnes non indispensables à la survie de la cité, comme les « vieillards », les enfants et les malades, la municipalité organise également le départ des œuvres d’art publiques, notamment celles se trouvant dans les églises rémoises. Le maire fait alors appel au service des évacuations de l’Armée, avec lequel il entretient une correspondance assidue pour suivre l’avancée des transferts.

Le soldat Louis-Raoul Ancel, délégué du ministre des Beaux-Arts, est chargé de recenser les œuvres devant être évacuées des lieux publics, des églises et des maisons des particuliers.

Pour la cathédrale de Reims, il obtient le droit d’entrer dans l’édifice pour en prélever les œuvres intactes ou en partie détruites, le mobilier et les vitraux, afin de les envoyer vers Dijon.

Bravant le danger des bombardements permanents pour mener à bien sa mission de sauvetage du patrimoine rémois, il est félicité par le ministre pour son engagement volontaire.

L’évacuation des meubles des particuliers

Les départs étant faits le plus souvent dans l’urgence, les habitants ne pouvaient emporter que quelques bagages. Jean-Baptiste Langlet souhaitant que chaque Rémois puisse sauver ses biens, prend les mesures nécessaires pour que les particuliers ayant évacués la cité puissent également bénéficier de l’évacuation de leurs biens. Ils doivent pour cela en faire la demande auprès du maire en y joignant un inventaire des biens, leur adresse à Reims et celle de la livraison. Le transport se fait ensuite par voie de chemin de fer sous la responsabilité et aux frais du service des évacuations. Ce dernier procède également à des évacuations d’office du mobilier qu’il trouve dans des habitations menacées.

Éviter les pillages

Pendant la guerre, certaines personnes souhaitent organiser des voyages dans la ville martyre pour en voir l’état de leurs propres yeux et emporter un petit souvenir prélevé dans les ruines de la cité. Jean-Baptiste Langlet s’en plaint auprès de l’Etat et organise avec l’armée une surveillance de la cité pour protéger les ruines et les richesses rémoises.

En 1919, la recherche de fragments des villes martyres provoque un tel engouement, que des demandes sont faites à la municipalité de prélever des fragments de patrimoine rémois dans les ruines et de les authentifier, afin de les vendre, notamment aux États-Unis.

Bilan

A la fin de la guerre, Jean-Baptiste Langlet dresse ce constat :

« Au point de vue monumental, si nous déplorons la perte complète de la Maison des Musiciens, du XIVe siècle, et de quantités de maisons curieuses du XVIe et du XVIIe siècles, il nous reste heureusement l’arc de triomphe du IIIe siècle, la cathédrale du XIIIe siècle, l’Hôtel de Ville du XVIe siècle, et la place Royale du XVIIIe siècle. Quand je dis que ces œuvres nous restent, pour la cathédrale et l’Hôtel de Ville, c’est une manière de parler. Mais il en reste assez pour que la restauration en soit certaine et facile. ».

« Les obus envoyés sur la ville ont causé à un grand nombre de maisons particulières, à divers monuments, établissements publics, etc. … - notamment à l’église Saint-Remi, surtout dans sa façade méridionale, au Musée (salle Vasnier), à l’Ecole pratique de Commerce et d’Industrie, rue Libergier, - des dégâts très importants ».

En ce qui concerne la Bibliothèque publique, « l’incendie en a détruit une grosse part. Les manuscrits, les archives, les grandes œuvres, les grandes collections ont été sauvés à temps des dangers qui les menaçaient, mais il faut leur construire un palais digne d’elles et faire un musée de la pensée où le travailleur pourra trouver les documents dont il a besoin pour ses recherches ou ses études, y réunir les archives, un cabinet d’estampes, un musée épigraphique et retrouver, dans la générosité des amateurs de livres, l’équivalent des œuvres perdues et détruites. »

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Dernière mise à jour : 09 juillet 2025

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