"Reims, une ville martyrisée", exposition Centenaire de l’Art déco

L’incendie de la cathédrale de Reims

Alfred Wolff, maître tailleur recruté par la municipalité comme policier auxiliaire, témoin de la scène, raconte avec détails dans son journal l’incendie de l’édifice rémois :

"Samedi 19 sept. [1914]

Notre service se continue au Central, dès 7h45 le bombardement est en route, à 5 heure, 17 heures nouv. style, la cathédrale est en feu, les échafaudages du grand portail sont en feu les flammes lèchent la façade et la tour aux cloches, petit à petit, se désagrègent et ses pièces de bois carbonisées tombent au pied de cette tour, entourant les grilles formant une sorte de bûcher, dans lequel le fer se déforme et se tord en une sorte de convulsion, les obus incendiaires sont tombés un peu plus loin que le milieu du toit et vers la tour, c’est de ce point que j’ai vu les flammes gagner plus rapidement le clocher à l’Ange, dénommé carillon à l’heure, ainsi que l’abside.

Le vent soufflant en cette direction et se rabattant sur l’archevêché et les maisons contigües, tel le dit le concierge de la maison Colas (tissus) ce qui a été la cause de l’incendie de la plupart des maisons de la rue de l’Université, côté droit, et de celles entourant la maison Colas, l’incendie vers les tours se propageait moins vite, je ne pensais guère en lisant l’incendie de 1421 en l’ouvrage de l’abbé Cerf, mon professeur de catéchisme, qu’il me serait donné de contempler stupéfait un spectacle aussi tragique. C’est sous l’entrée de la cour Chapitre que je vois les flammes grondantes s’élever gigantesques et atteindre le point central de l’édifice où se trouve une forêt de bois de châtaigner édifié[e] en vue de soutenir une énorme flèche que le plan primitif permet de voir et que mon camarade d’école Paul Dubois, de l’Hôtel du Lion d’or, avait dessiné en un « Rêve artistique » avec toutes ses autres tours plus petites. La chaleur produite nous cuisait le visage, et le bruit fait par cet ouragan de feu était semblable à une mer déchainée. Je vois encore les pointes des flammes s’élancer dans l’air comme pour rechercher un nouvel aliment à brûler et dépassant de bien loin le clocher à l’ange soutenu par les cariatides de bois, représentant le bourgeois d’une époque, il semblait bien frêle en cette vague énorme de flammes, sa silhouette noircie apparaissait de temps à autre suivant les caprices du vent, l’on se regardait stupéfait, les incroyants pleuraient, les femmes maudissaient.

Puis quand le gros ouvrage fut brûlé, le pourtour du portail de l’annonciation reconstruit après apparut comme une crête de feu, son pignon rougie [sic] se profilait sur l’horizon qui s’obscurcissait et rendait encore plus grandiose ce sinistre.

Les chevrons du vaste toit sont alignés, tout en feu, la bise entretient cette longue braise allumée rangée comme en une parade militaire, et ne se rompt que pour tomber au-dessus des voutes très solides de la nef et du chœur, la toiture de plomb s’est naturellement fondue et de larges plaques s’étalent partout sur les pavés du trottoir et de la rue. Cependant un drapeau flotte au sommet de la tour Nord, c’est celui de la Croix-Rouge qui abrite en cet édifice près de 150 prisonniers allemands blessés, les uns gravement. Les tours, les galeries ajourées, l’abside, tout semble éclairé par un vaste feu de bengale se propageant et durant bien avant dans la nuit, quelle vision du lointain pour ceux, du lointain, qui comme nous assistaient impuissants à ce désastre qui sera mondialement connu parmi les phalanges d’artistes et d’admirateurs."

Le traumatisme de la cathédrale en flamme

Les flammes étaient visibles bien au-delà de la cité comme en témoigne Louise Deny, 11 ans en 1914, habitant normalement à Saint-Anne mais réfugiée dans sa famille à Coulommes-La-Montagne, à 15 km de Reims :

"Un certain soir le bruit se répand dans le village que la cathédrale brûle : en effet des fumées s’élèvent de Reims et nous pouvons voir depuis la côte de Coulommes des flammes envelopper l’édifice. Bien que ce soit loin de nous, la frayeur nous gagne mes petites nièces et moi, nous revenons vite au village".

La cathédrale en ruines

Alfred Wolff, comme tous les spectateurs impuissants face à ce désastre, reste choqué et témoigne ainsi dans son journal :

"Je reste là, muet, (combien de temps, je ne le sais pas,) à regarder l’étendue de ce ravage, ce qui me frappe c’est les trous noirs que forment les stalles de droite déjà brûlées. Je pense que celle que j’ai occupé, là-bas à droite, la première près de la grille, n’existe plus. En un instant mes 16 années de services en la Cathédrale me passent en esprit, je songe à la Maîtrise, il me semble que le petit orgue n’est pas atteint, les flammes se reflètent sur ses tuyaux. Le grand orgue trop souvent silencieux est là, à ma droite, intacte aussi. Je pense aux chants de deuil que j’ai fait retentir de sa tribune, faut-il pour la métropole faire retentir le prosaïque Dies irae. Non ! on dit depuis les fidèles admirateurs de cet édifice. L’abbé Andrieux parti un moment, je ne sais où, revient et par sa présence me tire de cet état d’âme, nous quittons ce lieu de désolation, il me remercie.

Il faut que je dépeigne aussi le courroux de mon ancien collègue Edmond Laloyaux, baryton de Notre-Dame qui dit, du milieu de la rue, voyant brûler la Cathédrale ces paroles au Major « Ah ! Vous pouvez dire à votre kaiser que c’est une belle canaille » et sa voix monte, répercutante, devant l’édifice, il en dit encore bien d’autres, nous l’écoutons, pas un Boche ne souffle un mot."

L’incendie de la cathédrale de Reims : un symbole national et international de la barbarie allemande

L’incendie de la cathédrale, édifice religieux et historique, refuge de prisonniers allemands blessés soignés par la Croix-Rouge, dont le drapeau flotte sur les tours, choque l’opinion publique et alimente dans les jours suivants la propagande antiallemande, décrivant l’ennemi sous les qualificatifs de « barbares » et « vandales », sans respect pour la vie humaine et le sacré.

La cathédrale de Reims : objet de propagande antiallemande

L’incendie de l’hôtel de ville : 3 mai 1917

Le 3 mai 1917, l’hôtel de ville est détruit par un incendie à la suite des bombardements allemands.

Louise Deny relate l’évènement dans son journal : « Ma sœur me dit avoir vu, depuis les vignes, des batteries Allemandes installées aux Mesneux, tirer sur la ville : c’était le bombardement sur la mairie de Reims et Saint-Rémi. »

César Risbourg témoigne dans son carnet à la date du 3 mai 1917 (AMCR, 114S) :

"A 2 h ½ je sors pour aller chercher le courrier à la poste et alors je me trouve en présence d’un spectacle terrifiant, les boches ont continué de tirer tout le temps que nous avons mis à déjeuner et cela avec des obus incendiaires et le feu se trouve du côté de la place de l’Hôtel de Ville d’où je vois d’élever d’énormes volutes de fumées noires, je passe rue des Consuls et bientôt je constate que les Mons Jolicœur, Charlier et Bayle-Dor sont en feu puis aussi l’Hôtel de Ville dont toute la partie en façade sur le plan ne forme plus qu’un immense brasier".

"Le spectacle est d’une grandiose horreur et surtout inoubliable nous sommes de toutes part entourés de flammes et les boches continuent toujours leurs envois en sortirons nous ?"

Destruction des bâtiments patrimoniaux rémois

À la suite de l'évacuation de la ville de Reims, le 25 mars 1918, le Conseil et les services municipaux sont transférés à Paris, 19 avenue de l'Opéra où, le 19 avril 1918, les élus tiennent une session extraordinaire afin de faire un point sur la situation.

Dans son allocution de début de séance, Jean-Baptiste Langlet explique qu’ « il y a quelques jours, l’administration municipale, pour la première fois depuis son départ forcé, a pu se rendre à Reims. Circulant avec peine au milieu de tas de matériaux et de décombres, elle a eu la douleur de constater que ni en 1914, ni en 1917, les effets du bombardement n’avaient été aussi terribles que ceux de ces dernières semaines.

Durant cette visite navrante, nous avons eu l’impression que tout ce qui représentait la vieille cité de nos ancêtres n’existait plus, et que s’il reste encore debout quelques fragments de quartiers, par contre, les éléments de notre histoire locale ont à peu près disparu, notamment la Maison des Musiciens rue du Tambour, celle de la place des marchés et de la rue de Mars et bien d’autres encore dont il m’est difficile de vous donner l’énumération, en raison de la rapide visite que nous avons pu faire à travers tant de ruines ».

Maison des musiciens

Basilique Saint-Remi

Église Saint-Jacques

Église Saint-André

Palais du Tau

Après la guerre, de nombreux documents commémoratifs vont être conçus et diffusés pour montrer au monde les blessures de la ville et le besoin d’assistance de la cité pour se reconstruire.

Dernière mise à jour : 09 juillet 2025

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