"Une cité détruite", exposition Centenaire de l’Art déco
Reims face à la violence guerrière
Pendant quatre longues années, Reims, 14e ville de France par sa population en 1914, se trouve au cœur de la violence guerrière par sa proximité avec le front. La population civile est notamment exposée à un déluge de feu.
Un mois après le début de la guerre, les troupes françaises en retraite abandonnent Reims, qui est déclarée « ville ouverte ». En tant qu’agent auxiliaire de la police municipale, Alfred Wolff débute son journal de guerre par cette soirée du 3 septembre 1914 où il aperçoit, en sortant du bureau, une douzaine de cavaliers allemands entrée dans sa ville « vide, triste, morne ce soir-là » et rajoutant « les voilà encore ! ». Le lendemain matin, alors que 200 obus tuent une soixantaine de Rémois en une demi-heure, Alfred Wolff, maitre-tailleur de profession, se précipite vers l’église Saint-André pour y hisser un drap blanc. Son carnet est illustré de fragments de ce drapeau transpercé « des trous faits par des éclats d’obus qui ont ensuite atteint le clocher ». Le même jour, un retraité municipal se dévoue afin de porter sous le feu de la mitraille un autre étendard vers la cathédrale. L’occupation allemande jusqu’au 12 septembre est également marquée par la prise d’otages avec menaces d’exécution au moindre désordre.
Par ailleurs, la Grande Guerre érige rapidement l’avion comme symbole de la guerre moderne. C’est le 5 octobre 1914, qu’Eugène Robin, dont les Archives conservent les carnets, assiste au premier combat aérien sur le front occidental, lors d’une corvée de fourrage sur la hauteur de Trigny, près de Reims :
« Les deux appareils, évoluant presque à se toucher, se livrent à une véritable escrime aérienne. Nos 75 qui encadraient le Boche des flocons blancs de leurs schrapnells ont cessé de tirer, de crainte d’atteindre le nôtre et l’on entend plus que le crépitement des mitrailleurs. L’engagement ne dure que peu d’instants, mais qui nous semblent des siècles tant ce duel, à 2000 ou 3000 m du sol, est angoissant. Il se termine, à notre grande joie, par la victoire du Français. On voit l’Aviatik piquer soudain vers le sol, laissant une trainée de fumée noire et s’écraser dans les bois marécageux (…) ».
Si le premier conflit mondial est l’occasion d’une production massive d’avions, ce n’est que plus tard que se mettra en place une stratégie de bombardement aérien. Les destructions de la cité rémoise sont principalement dues aux bombardements de l’artillerie allemande juchée sur les hauteurs au nord de la ville dès septembre 1914 et sans cesse renforcée et perfectionnée. Eugène Robin, boulanger-pâtissier de profession, et résidant de la place d’Erlon, est lui-même affecté dans un régiment d’artillerie de campagne, tout en reconnaissant que si « nous sommes tous cavaliers, beaucoup n’ont encore d’artilleur que l’uniforme ».
1051 jours de bombardements
Si les bombardements allemands durant la journée du 19 septembre 1914 marquent profondément les esprits, avec l’incendie de la cathédrale, ils ont lieu presque quotidiennement jusqu’à la fin de l’année 1915.
Photographies de l’armée et cartes postales éditées dès le début de la guerre illustrent les destructions dans le centre-ville ou encore les faubourgs de Laon ou Cérès. Celles représentant l’impact des trous d’obus dans les bâtiments, les maisons éventrées ou effondrées sur elles-mêmes sont saisissantes. Depuis les positions allemandes, l’artillerie tire principalement des obus explosifs ou incendiaires.
Le 31 juillet 1916, le maire indique dans une note expédiée au sous-préfet qu’un tiers des 13 000 constructions de la ville est déjà gravement endommagé, dont 800 immeubles détruits en totalité. Quinze jours plus tard, le quartier Saint-Remi est en proie aux bombes incendiaires, qui mettent le feu à l’hôpital. Après avoir ciblé le cœur médiéval ainsi que celui de la vie économique avec notamment le « quartier des laines » et celui des manufactures, les canons allemands n’épargnent finalement plus aucun quartier.
Au mois d’avril 1917, les bombardements sont intenses. Les incendies sont redoutés par manque de matériel, de personnel et d’eau, comme le précise les rapports d’incendie des sapeurs-pompiers. César Risbourg, comptable en l'étude notariale de Maître Mandron, située rue Henri IV, dont il assure la garde, tient minutieusement et jour après jour un carnet qui décrit les dégâts et sa consternation. Notamment cette journée du 6 avril 1917, où « chaque minute les coups se succèdent sans interruption aucune (…), circonscrits dans un très court rayon aux environs de la porte Mars, l’étude est touchée et un obus est venu défoncer le derrière du bâtiment juste à l’endroit où se trouve mon bureau, il ne reste plus aucun carreau, ni à l’étude, ni au sous-sol, à la partie regardant la porte Mars. À partir de 5 h les boches ont employé des obus incendiaires et à 7 h on compte 7 incendies en activité, rue Henri IV. A 7 h ½, un sifflement des plus violents se fait entendre parmi d’autres ; je suis dans le jardin regardant l’incendie (…) et je suis épouvanté en constatant que l’obus, une forte marmite, vient de tomber rue Henri IV, juste en face la maison en feu, et si malheureusement que les pompiers sont atteints, car immédiatement, j'entends des cris épouvantables et des plaintes de blessés. »
La liste des établissements communaux endommagés ou détruits s’allonge avec le bombardement du 8 novembre 1917, mais c’est finalement en 1918 que le patrimoine bâti de la ville subit les plus violentes attaques, menant à l’évacuation totale de la ville le 25 mars. Après 1051 jours de bombardements, les destructions de la ville sont estimées à 60 %, tandis que 90 % des maisons sont détruites ou endommagées.
Dernière mise à jour : 09 juillet 2025