"L’Art déco au milieu d’une reconstruction éclectique", exposition Centenaire de l’Art déco

Carte blanche aux architectes

Les près de 6500 permis de construire de la décennie de la Reconstruction font intervenir une variété de maîtres d’œuvre. Les trois-quarts de ces réalisations sont le fait de 325 cabinets d’architectes. En effet, le plan de la Reconstruction de Reims n’est pas soumis à une vision d’ensemble d’un seul architecte en chef, comme ce sera le cas pour les villes à reconstruire après la Seconde Guerre mondiale.

Quelques 400 architectes contribuent ainsi au redressement de la ville. Si beaucoup viennent de la capitale, les plus actifs sont déjà implantés à Reims avant la guerre et préparent pendant le conflit les conditions de la Reconstruction au sein de la Société des architectes de la Marne. Dans l’immédiat après-guerre, ceux qui ont reçu l’agrément de l’État établissent les dossiers de dommages de guerre, puis se réunissent pour défendre l’intérêt des sinistrés mais aussi les leurs. Aussi, ils font connaitre leurs compétences et disponibilité pour la reconstruction des bâtiments communaux.

Avec 320 permis de construire, l’architecte le plus prolifique de cette période est le Rémois Paul Bouchette, qui ouvre son agence en 1896. A contrario, Ernest Kalas, rémois également, alors inspecteur au ministère des Beaux-Arts, n’y réalise que sa propre maison. Auteur de plusieurs plans pour la Reconstruction de Reims, il crée en 1922 l’Union Rémoise des Arts décoratifs, afin de stimuler les principes régionalistes ainsi qu’une création artistique résolument moderne. Il organise un concours de façades la même année, où seul le décor est pris en compte dans l’espoir de contribuer à l’embellissement des rues.

Edmond Herbé, un architecte de la Reconstruction

Entre Art déco et régionalisme, l’architecte Edmond Herbé (1864-1960) illustre la diversité des styles et des formes qui parcourt la Reconstruction. Les Archives municipales conservent un fonds de documents déposés par son fils, Jacques Herbé, également architecte. Avec 183 permis de construire, son agence, au sein de laquelle il s’associe à Maurice Deffaux dès 1919, est la deuxième la plus productive.

Son premier permis de construire de la Reconstruction, délivré en juillet 1920, concerne le grand magasin de nouveautés « Au Petit Paris – Aux Sœurs de Charité » à l’angle des rues de Talleyrand et de l’Etape, qui témoigne du contexte économique favorable du début de la période. La modernité de cette façade, obtenue grâce au ciment armé, s’illustre dans la multiplication des percements afin d’obtenir un éclairage naturel généreux. Son apparente simplicité formelle s’atténue par divers éléments décoratifs comme les toits d’allure néo-gothique ou le travail précieux des ferronneries et ornementations sculptées sous forme de fleurs et de fruits réalisées par Paul Berton. Le caractère Art déco de cette construction se prolonge dans sa décoration intérieure, notamment par une monumentale verrière aux couleurs éclatantes, œuvre du maître verrier Jacques Simon.

Dans d’autres réalisations importantes d’Edmond Herbé, le style Art déco se limite à l’intervention d’artistes-décorateurs de la région, comme au 25 rue du Temple où mosaïste, sculpteur et ferronnier contribuent au raffinement du décor. A l’angle des rues de Mars et Henri IV, un imposant immeuble de rapport d’une grande originalité est édifié en 1923. Dans un esprit très stylisé, sous une grande marquise faisant le tour de la façade, le mur est totalement revêtu de carreaux de grès flammés dans une teinte de camaïeu de beige. Au niveau des consoles terminées par des volutes en fer forgé bleu, les carreaux comportent un décor de guirlandes de feuilles bleues et de boutons de rose rouges.

Si les arts décoratifs présents dans ses réalisations font écho au style Art déco, Edmond Herbé ancre aussi son architecture dans le régionalisme. Ce courant offre justement l’occasion aux régions dévastées de se reconstituer en respectant une architecture traditionnelle et locale, sans faire table rase du passé. Avec une grande liberté d’expression, il emprunte à l’architecture pittoresque un vocabulaire aux références médiévales : toiture pentue rappelant le clocher d’église (29-31 rue de Mars, 11 rue Brûlée), tourelle d’angle (rue des Trois Raisinets), maison pignon (12 rue de l’Etape), appareillage rustique et décor de briques (12 rue de l’Etape, 11 rue Brûlée, 18 rue Jeanne d’Arc).

Exemples Art déco dans les permis de construire

En 1923, le maire de Reims est nommé membre du comité régional de l’exposition internationale des arts décoratifs et industriels. Le style Art déco connait son apogée lors de cette exposition organisée à Paris en 1925. Les architectes de la Reconstruction en déclinent le vocabulaire sur les façades de Reims à travers le géométrisation des ouvertures ou la stylisation des décors aux motifs floraux et végétaux. Les artistes décorateurs sont largement sollicités pour la réalisation de bas-relief sculptés, de frises de mosaïques, de ferronneries uniques pour portes et balcons, ou encore de vitraux à l’intérieur des immeubles ou bâtiments civils. Toutefois, les plans au sein des permis de construire ne reflètent que rarement ces caractéristiques Art déco que l’on retrouve finalement sur les façades. Les éléments décoratifs des intérieurs ne figurent pas non plus dans ces dossiers instruits par le service d’Hygiène.

Images de la Reconstruction

Contrairement aux nombreuses vues de ruines pendant la guerre, il existe finalement assez peu de vues datant de la Reconstruction. À travers les cartes postales et les photographies d’époque, l’architecture originale des façades y est rarement mise en valeur. Si la volonté d’embellir les rues est présente, les seules servitudes esthétiques sont imposées par le règlement de voirie annexé au plan d’aménagement en 1921. Elles ne concernent toutefois que le profil du nouveau cours Langlet (dômes d’angle au croisement des rues) et les arcades dans le quartier de la place d’Erlon.  

La création de cités-jardins

Le plan Ford prend en compte l’extension future de la ville, en prévoyant une alternance de quartiers industriels, de quartiers d’habitations et de parcs.  Formant des secteurs plus ou moins extensibles vers l’extérieur, le plan les dispose de façon à créer une « ceinture verte » autour de la ville. En effet, c’est sous la forme de cités-jardins qu’est envisagé le renouveau de l’habitat ouvrier. Reims devient alors le terrain privilégié de leur développement. L’architecte Marcel Auburtin réalise la plus complète pour le Foyer Rémois : la cité du Chemin-Vert, entreprise dès 1921, est habitée dès 1922 au sein de 600 logements et d’équipements collectifs. La cité-jardin de la Maison-Blanche est construite par Edmond Herbé pour l’Office public d’habitations à bon marché de la ville. Dans un esprit régionaliste, les 324 logements y sont construits dans un style néo-basque.

Exemples de nouveaux édifices publics

La Reconstruction de Reims est aussi l’occasion de réaliser de nouveaux édifices publics. La pierre de taille reste le matériau noble pour l’apparence (bibliothèque Carnegie), tandis que la brique rouge est utilisée pour des raisons de coût ou pour apporter un caractère décoratif ou régionaliste (groupe scolaire boulevard des Belges, École régionale des arts industriels). Si l’emploi du béton se généralise au sein des chantiers de la Reconstruction, il reste généralement cantonné à la structure des édifices. L’entreprise rémoise Demay Frères se spécialise en construction en ciment armé et participe ainsi à de nombreux chantiers. Les possibilités techniques offertes par le béton sont toutefois clairement mises en avant sur les chantiers des nouvelles halles et de l’hôtel des postes, deux édifices très remarqués pour leur appartenance au mouvement moderne de l’architecture. À la suite du concours organisé pour la réalisation des halles centrales, le lauréat en est l’architecte rémois Émile Maigrot, les archives municipales conservant par ailleurs quelques propositions des autres candidats.

Les monuments commémoratifs

Apparus à la suite de la guerre de 1870-1871, les monuments aux morts se dressent dans chaque commune de France à partir de 1919 afin de commémorer le sacrifice des héros de la guerre et répondre au désarroi d’une population en deuil. Sculpteurs et architectes sont sollicités à Reims pour trois monuments majeurs : celui pour rendre hommage aux tirailleurs sénégalais, celui pour rappeler le courage des infirmières et enfin celui pour commémorer les morts rémois, civils et militaires. Si les lauréats de ce dernier sont le sculpteur Paul Lefebvre et l’architecte Henry Royer, les archives municipales conservent la proposition de Max Sainsaulieu dont la géométrie des formes rappelle le courant Art déco.

La reconstruction à l’identique

La reconstruction à l’identique concernent certaines maisons dont les façades ont subsisté, ainsi que les monuments de la ville tels que la place royale, l’hôtel de ville, la cathédrale, les églises ou le théâtre. Ces restaurations permettent de préserver le cadre patrimonial de la ville auquel aspirent les sinistrés de retour dans leur cité. Ces grands chantiers sont aussi l’occasion d’une mise en œuvre de nouvelles techniques comme l’emploi du béton armé pour la charpente de la cathédrale ou la réalisation d’une décoration intérieure originale dans l’esprit Art déco au théâtre municipal (sculptures, ferronneries, verrière) ou dans la salle du conseil municipal de l’hôtel de ville (fresque) tandis que le reste de son décor fait revivre le style Louis XIII du bâtiment d’origine.

Dernière mise à jour : 09 juillet 2025

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