"La reconstruction, une tâche immense", exposition Centenaire de l’Art déco

La planification d’un nouvel urbanisme

Avant même la fin de la guerre, architectes et municipalité rémoise se préoccupent de la reconstruction de la ville, tout comme différents experts sur le plan national, puis un concours est lancé à la fin de 1918. Une synthèse des projets est proposée par le directeur des travaux municipaux, mais refusée pour manque d’ambition par la commission supérieure des plans d’aménagement, d’embellissement et d’extension des villes. En effet, une loi votée le 14 mars 1919 dite Cornudet institue en France, pour les villes de plus de 10 000 habitants, la planification urbaine, qui intègre des servitudes hygiénistes, archéologiques et esthétiques. En janvier 1920, la nouvelle municipalité fait alors appel à l’association « La Renaissance des Cités » qui confie la mise au point du plan à Georges Burdett Ford, architecte diplômé par le gouvernement français et urbaniste-conseil de la ville de New-York.

Le plan Ford est adopté par le Conseil municipal dans sa séance du 5 février 1920 (Délibération 1920/33), modifié le 2 avril et déclaré d’utilité publique par décret en conseil d’État le 13 août 1920. Il est jugé cette fois trop ambitieux. Finalement, le directeur des travaux de la ville, Marcel Forestier, en établit un moins couteux et plus modeste en 1923. Le projet de reconstruction se heurte notamment aux difficultés liées au remembrement des îlots. Ainsi, de nombreuses versions du plan Ford existent où l’on retrouve toutefois les propositions de restructurer le centre-ville, de déplacer en périphérie industries et habitat ouvrier grâce aux cités-jardins et, de créer de grands boulevards notamment

Le financement de la reconstruction de la ville

L’État français s’engage à réparer les dommages résultant de la guerre. Dès les premiers mois du conflit, il exprime le principe de l’indemnisation individuelle, que ce soit pour une municipalité ou un particulier, qui trouve son aboutissement dans la loi sur les réparations du 17 avril 1919, dite « Charte des sinistrés ». Pour cela, l’État fait des avances couvertes par des emprunts. Dès 1920, les communes sont elles-mêmes autorisées à contracter des emprunts, même à l’étranger, afin d’avancer les fonds aux groupements de sinistrés. Des financeurs américains proposent ainsi à la ville de Reims d’entreprendre sa reconstruction. L’exposé du projet en est fait lors de la séance du conseil municipal du 6 août 1919. Si la municipalité fournit un état détaillé de sa situation économique (questionnaire coté 31W208), cette solution n’est finalement pas retenue. En 1921, Reims lance un emprunt au nom de ses sinistrés de 120 millions de Francs à 6 % d’intérêts, puis un deuxième emprunt en 1923 auprès du Crédit Foncier de 80 millions pour la reconstruction des bâtiments communaux.

Les dommages de guerre

Afin de faciliter au maximum la reconstruction des zones dévastées, l’État choisit d’inciter les sinistrés au remploi de leur indemnité pour un immeuble de même destination que celui détruit et dans un périmètre limité à 50 kilomètres. Une indemnité est donc allouée à chaque sinistré sur présentation de son dossier de dommage de guerre. Elle se compose d’une part, du montant de la perte subie déduite de frais de vétusté. Le sinistré reçoit d’autre part un supplément prenant en compte l’inflation, sauf s’il renonce à la reconstruction. L’établissement des dossiers est lent et souvent fastidieux, car chaque sinistré doit apporter la preuve et l’importance des dommages. Il fait appel à des experts, principalement des architectes, afin de constater les dégâts et établir les devis estimatifs. Au cours des deux premières années d’après-guerre, un architecte rémois comme Edmond Herbé et son associé Maurice Deffaux dès 1919, n’établissent pas moins de 589 dossiers de dommages de guerre pour des sinistrés rémois.

Les sociétés coopératives de reconstruction

Du fait de la difficulté à établir eux-mêmes leur dossier, les sinistrés sont incités à se regrouper au sein de sociétés coopératives de reconstruction, qui permettent une mutualisation des moyens. Pour leurs adhérents, elles reçoivent des avances de l’État, négocient avec les entrepreneurs, conduisent les travaux, et défendent leurs intérêts, notamment auprès du tribunal des dommages de guerre, en cas de litiges. Outre la principale d’entre elles, la « Société générale coopérative de reconstruction de Reims », dont on retrouve de nombreuses plaques émaillées sur les façades reconstruites, une dizaine d’autres se constituent telles "Subé", "La Rémoise", "Nouveau Reims", "Colbert" ou "Le Boulingrin".

L’aide nationale et internationale

Pour favoriser la reconstruction de la plus grande des villes dévastées par la guerre, l’élan philanthropique se manifeste par l’action d’associations comme celle du « Retour à Reims » qui, après avoir aidé des Rémois à rejoindre leur cité, les aide à se loger. La solidarité nationale s’illustre par des dons de personnalités mais aussi de particuliers qui s’excusent de ne pouvoir envoyer qu’une petite somme. Les journaux comme l’Éclaireur de l’Est participent à l’effort national en organisant des souscriptions. Ainsi, des collectes sont effectuées lors de spectacles ou de mariages.

Un effort particulier est entrepris par la municipalité de Reims pour solliciter l’aide des collectivités à l’amélioration de l’habitat ouvrier dans la cité à reconstruire. En 1919, elle constate que des industriels renoncent à remonter leurs usines faute d’ouvriers, qui sont absents de Reims à la suite du manque de logements. Dans sa séance du 7 août 1919, le conseil municipal de la ville de Reims décide alors la création d’un Office public d’habitations à bon marché. Le docteur Caz, chargé de faire la propagande en faveur de l’office, entame alors un tour de France pour trouver des financements pour l’édification de maisons ouvrières au sein de la cité-jardin « Maison-Blanche ».

L’indignation américaine provoquée par l’incendie de la cathédrale de Reims et les destructions dans les régions touchées avait déjà incité de nombreuses missions comme le « Comité américain pour les régions dévastées » à aider les populations pendant la guerre. A la suite de la visite du président Wilson à Reims le 26 janvier 1919, les dons américains affluent, du plus modeste aux plus importants, comme ceux de la Fondation Carnegie pour la construction de la bibliothèque ou de John Davison Rockefeller pour la restauration de la charpente de la cathédrale.

La reconstruction matérielle

Le ministère des Régions libérées doit réorganiser la vie locale en évaluant les urgences. L’État s’engage notamment à rétablir les moyens de transport ou à effectuer le déblaiement de la ville. Mais force est de constater qu’au milieu de l’année 1919, les rues ne sont toujours pas déblayées dans l’attente du plan final de reconstruction, tandis que les besoins multiples font face aux problèmes d’acheminement.

Alors que l’urgence est de réparer le réservoir d’eau potable et les égouts, la question de l’hygiène est une priorité en ce début de reconstruction. En 1920, le règlement sanitaire est annexé au plan d’alignement et d’extension de la ville. Depuis 1902, la loi sur la protection de la santé publique impose le permis de construire pour les communes de plus de 20 000 habitants. La ville de Reims l’a rendu obligatoire dans son règlement sanitaire municipal du 11 mars 1907.  Toutefois, il ne semble pas avoir fait l’objet d’une application systématique avant 1920. Si les permis de construire précédant la guerre ont disparu dans les incendies ou les déménagements dus au conflit, une nouvelle numérotation démarre donc en janvier 1920 pour ces dossiers instruits par le bureau d’hygiène de la ville.

Le service comptabilité de la ville a également fort à faire pendant la reconstruction de la ville : il produit de très nombreux dossiers d’adjudication dont l’affichage en mairie est obligatoire. Ces dossiers concernent tout type de service ou de travaux : enlèvement des arbres morts, mise en état des rues, fournitures de matériaux ou de combustibles ou réfection des bâtiments communaux…

Main d’œuvre et évolution des chantiers de la reconstruction

La question de la main d’œuvre est primordiale. Dès l’arrêt des combats, les prisonniers allemands sont employés aux premiers déblaiements de la ville. Mais le maire n’obtient pas les 20 000 prisonniers qu’il demande au ministre des Régions libérées. Il estime alors qu’une main d’œuvre de 30 000 hommes sera nécessaire au plus fort de la reconstruction. L’hécatombe de la guerre ayant fortement diminué le potentiel humain du secteur du bâtiment, il est fait appel aux travailleurs étrangers. En 1924, on en dénombre à Reims jusqu’à 24 000 appartenant à 45 nationalités différentes. Les plus nombreux sont les Belges, les Italiens et les Portugais.

Cette présence des ouvriers selon les phases du chantier de la Reconstruction fait donc largement fluctuer la population rémoise. Si les années 1919 et 1920 sont consacrées aux travaux d’urgence et à l’établissement des dossiers de dommages de guerre, 1921 est principalement l’année des réparations.

Ce n’est qu’en 1922 que débutent réellement les chantiers de reconstruction. Les propriétaires sinistrés font alors massivement appel aux architectes, puisque le nombre maximum de 2107 permis de construire est atteint. Certains chantiers s’avèrent très rapide, puisque le grand magasin « Au Petit Paris » est inauguré le 26 mars 1923. Si la plupart des éléments de chantier sont encore en bois, comme les échafaudages, ce chantier de la rue de Talleyrand semble faire figure d’exception en bénéficiant d’une grue mobile. L’année suivante, 1923, est donc la plus active. En 1924, se tracent les rues nouvelles prévues au plan. Le nouveau Cours Langlet, d’une rare largeur de 30 mètres, se dessine. Quand un fort ralentissement des travaux se produit, en 1925, du fait du manque de fonds, le directeur de l’Office de placement s’inquiète de la menace d’une crise de chômage, alors qu’on annonce dans les journaux que Reims se meurt une deuxième fois. En 1926, l’activité des chantiers de reconstruction reprend légèrement, pour s’achever en grande partie les deux années suivantes. 6500 permis de construire sont déposés au cours de cette décennie.

Animations et propagande pour une renaissance de la cité

Personnalités et missions officielles sont déjà reçues à Reims pendant la guerre pour constater les dégâts. Mais après quatre longues années sous les bombes, l’activité culturelle de la ville reprend rapidement, avec notamment des fêtes et des cérémonies qui se succèdent. A la suite de la visite du président américain, en 1919, la municipalité organise une cérémonie et un banquet le 19 juillet 1921 pour fêter la pose de la première pierre de la bibliothèque financée par les Américains. Par l’intermédiaire de conférences, de journaux ou de publications diverses, la propagande permet aussi de relayer la « résurrection de la ville martyre ».

En 1925, le service du Secrétariat général de la ville est largement sollicité pour l’organisation de fêtes ou de spectacles. Cette année-là, l’Office pour la prospérité de Reims est créé afin d’attirer une population supplémentaire. Pour fêter officiellement la rentrée de 100 000 habitants dans la ville, il organise le 6 juin 1926 un grand défilé de chars intitulé « Reims Magnifique ». Architectes et décorateurs œuvrant à la reconstruction de Reims sont invités à réaliser les chars et la mise en scène.

Dix ans après la fin de la guerre, à l’été 1928, l’Office organise cette fois l’Exposition internationale des meilleures marques pour illustrer la confirmation de la renaissance de Reims, alors que le président de la République est reçu le 10 juin lors de l’inauguration de l’hôtel de ville.

Dernière mise à jour : 09 juillet 2025

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