"L’action de la municipalité", exposition Centenaire de l’Art déco
Les Allemands envahissent la cité rémoise
Depuis la nuit du 3 au 4 septembre, les Allemands ont envahi la cité.
Lors de la séance du conseil municipal du 7 septembre 1914, les élus prennent les premières mesures d’urgence.
Elles concernent : la réquisition de l'hôtel de ville, les pourparlers avec les Allemands et leur installation, les réquisitions de marchandises, le versement de la contribution de guerre de 1 million de francs pour la ville de Reims et de 30 millions pour le département, le bombardement allemand de la ville, la disparition de deux parlementaires allemands et recherche auprès des autorités françaises par Léon de Tassigny, maire de La Neuvillette, pour éviter de payer la contribution de 50 millions de francs, la négociation pour ne pas payer l'intégralité des contributions exigées, l’aide de Émile Charbonneaux, parlant l'allemand, la transcription de correspondances avec les autorités allemandes, le rappel du nombre de victimes et des dégâts occasionnés par les bombardements à cette date, la lecture de correspondances échangées avec les Allemands.
L’appel au calme
Des rumeurs circulent, les Allemands vont entrer dans la ville. Les souvenirs et les peurs de 1870 refont surface. On raconte que les hommes valides doivent quitter la ville au plus vite, sinon ils seront faits prisonniers. Face aux bombardements, certains Rémois fuient dans les champs environnants pour se mettre à l’abri. Les membres du conseil municipal sont pris à parti par les habitants, qui veulent des réponses. Les élus lancent alors des appels au calme pour limiter les mouvements de panique et informent la population des revendications allemandes.
Les Rémois pris en otages et rançonnés
Pour se garantir des représailles françaises et s’assurer l’obéissance des Rémois, les Allemands décident de prendre en otage une partie de la population afin d’assurer la sécurité de leurs troupes et du commandement.
Une liste des otages est alors dressée et affichée à la vue de tous dans la ville. Le maire y rappelle l’appel au calme et à « en un mot n’entreprendre quoi que ce soit qui puisse être d’une façon quelconque nuisible à l’armée allemande », sinon « ces otages seront pendus à la moindre tentative de désordre. De même, la ville sera entièrement ou partiellement brûlée et les habitants pendus, si une infraction quelconque est commise aux prescriptions précédentes ».
À leur arrivée, les autorités allemandes ont signifié aux autorités rémoises la liste de vivres, matériel médical, essence, bois, etc. qu’ils souhaitaient réquisitionner.
La ville doit fournir en quelques heures : 100 000 kg de pain, 50 000 kg de viande fraiche ou en conserve, 25 000 kg de légumes, 5 000 kg de café, 5 000 kg de sel, 300 000 kg d’avoine ou de seigle, 50 000 litres d’essence et le plus possible d’objets de pansement.
Les quantités étaient telles que la municipalité ne put répondre dans le temps imparti aux exigences de l’occupant, qui demanda en compensation des quantités manquantes une rançon d’1 million de francs.
L’engagement des élus municipaux au service de la population
Lors de la séance extraordinaire du Conseil de ville du 7 septembre 1914, il est constaté l’absence de 3 élus.
Dans son allocution d’introduction, il est rappelé que les élus « ont signé la proclamation par laquelle la Municipalité a pris l’engagement formel de rester à son poste ; de ne pas abandonner la population ; de la soutenir et de l’aider, quoi qu’il arrive ».
Seul Jean Knoeri, appelé sous les drapeaux à Verdun, n’est pas considéré comme démissionnaire, contrairement à Paul Chappe et Edmond Lesourd pour absence non justifiée. La loi ne permettant pas de désigner de nouveaux adjoints, leurs délégations sont redistribuées auprès d’autres élus du Conseil comme Emile Charbonneaux et Jean Félix Marie-Joseph Duroy de Bruignac.
Monsieur Lesourd présente sa démission au poste d’adjoint dans une lettre du 23 octobre 1914, expliquant qu’il a dû quitter la ville quelques jours avant l’entrée des Allemands pour entreprendre les démarches qui lui permettraient de retrouver son fils en Allemagne. A son retour à Reims, il se présente devant ses homologues lors de la séance du 5 novembre 1914 afin de s’expliquer et justifier le maintien de sa place de conseiller.
Après plusieurs échanges houleux entre les élus, MM. Chappe et Lesourd présentent leur démission qui sera annoncée officiellement lors de la séance du 4 juin 1915.
📃 Documents à consulter
- Extrait de l’allocution de Jean-Baptiste Langlet prononcée lors de la session du conseil municipal du 7 septembre 1914, annonçant le remplacement des élus absents et la nouvelle répartition des délégations, 7 septembre 1914 (AMCR, FM1D68-DCM 1914-159)
- Information du 23 octobre 1914 enregistrant la démission du poste d’adjoint d’Edmond Fleurimond Amédée Lesourd (AMCR, FM1D68-DCM 1914-169)
- Session légale du 05/11/1914 : échanges concernant les sanctions éventuelles contre les deux membres du Conseil ayant déserté leur poste et la ville à l'arrivée des Allemands (AMCR, FM1D68-DCM 1914-172)
L’engagement des agents municipaux
Les mêmes sanctions vont être appliqués envers les agents municipaux qui ont quitté la ville alors que la population comptait sur eux, leur traitement sera suspendu et ils perdront leur poste.
En retour, la municipalité va considérer que les agents appelés au front exercent leur mission de protection envers la cité et verse une partie de leur salaire à leur femme pour qu’elle puisse faire vivre le foyer en l’absence de son mari.
La ville prend aussi en charge certaines dépenses comme les frais de rapatriement des corps ou de funérailles.
L’engagement des agents auxiliaires
Pour remplacer les agents municipaux appelés sous les Drapeaux, la municipalité va faire appel à des civils. C’est le cas d’Alfred Wolff, tailleur de profession, il est recruté comme planton-cycliste et auxiliaire au secrétariat au commissariat du 2e arrondissement (Cérès). Il quitte Reims le 25 octobre 1914 pour Châtelaudren (Côtes du Nord), mais reprend son service à Reims le 6 novembre 1915. Du 3 septembre 1914 au 20 décembre 1916, il tient alors un journal dans lequel il inscrit toutes ses nouvelles activités et les évènements dont il est témoin durant sa mission.
La mise en place des mesures d’urgence
Assurer des conditions de vie acceptables malgré le contexte est une des priorités de la municipalité, afin que les Rémois souhaitant rester dans leur cité puissent le faire dans des circonstances supportables. Plusieurs mesures sont alors adoptées par le conseil municipal pour organiser la vie quotidienne, la sécurité, les secours, le ravitaillement, le départ de certains Rémois jugés trop fragiles ou désirant partir, etc.
La circulation
Plusieurs mesures sont prises afin de règlementer la circulation des personnes dans la ville, contrôler les déplacements dans la zone des armées et d’assurer la sécurité de la population : règlementation du CBR (Chemin de fer de la banlieue de Reims), couvre-feu, sauf-conduits, etc.
La vie dans les caves
Afin d’assurer la sécurité des Rémois durant les bombardements, la ville recense et met à disposition plusieurs sites, dont des caves pour permettre aux Rémois d’y trouver refuge. La vie s’y organise alors dans des conditions parfois précaires.
Les masques à gaz
Face aux dangers des bombes asphyxiantes, la municipalité met en place une information « de ce que toute personne doit savoir pour se préserver des gaz asphyxiants : les gaz asphyxiants sont un danger grave et permanent. Il faut l’avoir toujours présent à l’esprit. Mais il ne faut pas le redouter parce qu’on est sûr de s’en préserver avec les lunettes et le tampon ».
Des masques à gaz sont distribués à la population, ainsi que des consignes d’utilisation.
Alfred Wolff raconte dans son journal cette distribution, dont il fut chargé en tant que policier auxiliaire : « les 7 et 8, distribution de masques et lunettes à la population du 2e contre les gaz asphyxiants. Le public en réclame comme si c’était une fête carnavalesque » (extrait des 7 et 8 janvier 1916).
« Minuit ! semblables à de gros bonbons, les grosses pièces de canons résonnent semblant appeler à un office funèbre, en effet ils sèment la mort aux moyens de gaz asphyxiants qu’ils contiennent » (extrait de la nuit du 25-26 mars 1916).
Le ravitaillement
Pour permettre à la population de se nourrir, la municipalité organise le ravitaillement de la ville en négociant avec les producteurs et le préfet, en fixant les prix de vente des denrées indispensables comme le pain pour éviter la flambée des prix et en contrôlant la distribution pour limiter le risque de pénurie.
Des mesures d’assistance sont mises en place pour distribuer les produits de première nécessité comme l’alimentation, les vêtements, le charbon, etc. Le financement est assuré par le conseil municipal à partir de deniers publics et de dons reçus provenant de particuliers ou d’institutions caritatives comme le Secours national pour la distribution des soupes populaires.
L’aide humanitaire
Par la suite des bombardements, de nombreuses victimes sont à déplorer dans la ville. Les hôpitaux étant détruits ou surchargés, la Croix-Rouge met alors en place des hôpitaux auxiliaires à travers la cité et des ambulances pour transporter les blessés. Des associations d’aide humanitaire, telle que l’Union des Femmes de France, participent à ce mouvement de solidarité, tout comme de nombreux volontaires, notamment des femmes qui ne pouvant s’engager pour accomplir leur devoir envers le pays, rejoignent les centres de soins comme infirmières.
Les actions héroïques des pompiers de Reims
Les sapeurs-pompiers rémois ont été mis à rude épreuve durant ce conflit, sous le feu des bombardements, ils assurent l’évacuation des personnes blessées, déblayer les décombres des maisons écroulées dans les rues et maitriser les feux occasionnés par les bombes incendiaires.
Un certain nombre d’entre eux étant appelés sous les drapeaux, les Rémois reçoivent l’aide de confrères d’autres villes, telle que Paris. Les soldats du feu interviennent pour éteindre les incendies au péril de leur vie, car, souvent, les bombes incendiaires sont suivies par des salves explosives.
Dans son journal, César Risbourg témoigne à maintes reprises de leur dévouement, à l’exemple de ces extraits :
- 4 juillet 1915 : « Les obus signalés hier sont tombés un peu partout dans le centre place de l’hôtel de ville à quelques mètres du perron de l’H.d.V. où un pompier est tué et 3 autres blessés ».
- 10 mai 1916 : « Après ma journée passée dans le calme presque complet, les boches ont envoyé une vingtaine d’obus dans le quartier voisinant la Petite Vitesse et le Champ de Mars, un incendie s’est déclaré vers le 10e obus aux Magasins Girardot [frères], marchand de fers [6-8-10] rue Jules César à côté de la Petite Vitesse et en ¼ d’heure tout le bâtiment qui est énorme n’est plus qu’un immense brasier que les pompiers de Reims et de Paris se mettent au devoir de combattre aussitôt pendant que les boches continuent à l’arroser de leur shrapnels, vers 9 h ¼ l’incendie est maîtrisé et il ne reste plus de l’immense bâtiment que les 4 murs calcinés qui menacent ruine, voici encore un bel exploit à l’actif de ces bandits ».
- 6 avril 1917 : « Je suis épouvanté en constatant que l’obus, une forte marmite, vient de tomber rue Henri IV juste en face la maison en feu et si malheureusement que les pompiers sont atteints car immédiatement j’entends des cris épouvantables et des plaintes de blessés ».
Après la guerre, certains leur reprocheront de ne pas avoir fait ce qu’il fallait, comme lors de l’incendie de l’hôtel de ville, mais la Nation et la cité leur prouvera leur reconnaissance lors de la remise de la Croix de la Légion d’honneur au drapeau des sapeurs-pompiers de Reims en juillet 1919.
Le conseil municipal quitte l’hôtel de ville
« L’Hôtel de Ville ayant été détruit le 3 mai [1917] par un incendie occasionné par le bombardement, c’est dans une des salles d’un immeuble voisin, rue de Mars, 6, où ont été installés provisoirement les Bureaux de la Mairie, que s’est tenue, à 3 heures 20 minutes du soir, sous la présidence de M. le Maire, la réunion du conseil municipal ».
Le 25 mars 1918, l’évacuation totale de la ville devant être effective, la municipalité quitte le Cellier et la cité pour s’installer à Paris, 19 avenue de l’Opéra.
Les élus et les agents municipaux continuent depuis la capitale à veiller sur la cité rémoise et ses habitants, notamment par le biais de la correspondance avec l’Armée et les rémois exilés.
Dernière mise à jour : 09 juillet 2025