"Le quotidien au milieu des ruines", exposition Centenaire de l’Art déco
Les Rémois face à l’arrivée et à l’occupation des Allemands
Quarante-quatre années jour pour jour après celle de 1870, l’entrée des Allemands à Reims le 4 septembre 1914 est précédée de sombres rumeurs d’actes de barbarie contre les habitants restés sur place. Les affiches placardées par la mairie vont permettre de diffuser auprès de la population des conseils de prudence et de dignité pour faire face à l’envahisseur.
Louise Dény a 11 ans au moment de l’arrivée des Allemands à Reims, alors qu’elle vit rue de Villedommange dans le quartier Saint-Anne : « Un matin d’accalmie, je pars chercher du lait à la ferme de la Maison-Blanche, comme je le faisais plusieurs fois par semaine. En revenant (…), une troupe de cavaliers, habillés de gris arrive au pas. L’un d’eux, un officier, probablement, dont je me rappellerai toujours le magnifique manteau à revers rouges recouvrant la croupe du cheval, me demande : « Où est le pont de Fléchambault ? ». Terrorisée, je grimpe sur le talus de la route et ne peux que lui dire : « Là-bas, en bas… ». La troupe s’éloigne et je cours jusqu’à la maison. Je venais de voir les premiers Allemands entrés à Reims. »
La courte période d’occupation ennemie de 8 jours se déroule finalement sans méfait marquant auprès de la population.
Renée Muller, fille du garde du château de Vrilly (Cormontreuil), où elle travaille durant le conflit est alors âgée de 18 ans, quand les Allemands arrivent à sa porte le 10 septembre : « Je m’émotionne un peu, que nous veut-il, cependant Maman conserve tout son sang-froid, me dit de me retirer de dessus le perron pour ne pas avoir l’air de les narguer, car je risquerai fort de recevoir une balle puis elle l’attend ce Prussien (…). Il voudrait que Maman lui fasse sa cuisine pour lui et ses officiers. Mais comme elle ne veut rien entendre pour faire leur cuisine, pour toute réponse, elle lui dit qu’elle n’est pas cuisinière qu’elle lui prêtera sa cuisinière si il la désire, mais c’est tout (…). De les voir couchés sur cette paille en face nous, l’appétit ne va guère et nous quittons la table écœurés tous d’avoir l’ennemi chez nous. L’officier prussien qui n’abandonne pas son casque revient de St-Léonard, monte dans ma chambre qui lui est réservée et réclame ses armes. »
Les réquisitions sont la première préoccupation des soldats allemands. Ce sont essentiellement des denrées pour nourrir les troupes et les chevaux, avoine, pain, alcool, chocolat, mais aussi essence, cigarettes ou vêtements sont directement prélevés chez le commerçant.
Un quotidien de restrictions
Si la population accueille avec enthousiasme les soldats français qui libèrent la cité le 13 septembre 1914, les relations se dégradent rapidement au milieu d’un quotidien de restrictions de circulation, de réquisitions et de ravitaillement. Pour Louise Deny, dès la « fin septembre ; à Reims, le ravitaillement est difficile, les trains n’arrivent plus en gare, de toutes façons … les besoins de l’armée priment tout. Nous apprenons que des cuisines militaires installées dans la ferme de Murigny distribuent des repas chauds aux civils. Malgré la distance, j’y vais à plusieurs reprises avec des voisins. »
Le front se stabilisant à quelques kilomètres de la ville, les civils demeurés sur place doivent cohabiter avec des militaires aux comportements souvent décriés par les témoignages. Le 11 avril 1917, César Risbourg s’insurge : « Que Dieu, si jamais il en existe un, ce dont je doute en voyant tout ce qui se passe, préserve à jamais mes amis et même mes ennemis de la promiscuité des armées quelles qu’elles soient. Amies ou ennemies, l’une écrase et l’autre vole, depuis 8 à 10 jours on ne voit à Reims que des soldats ivres cherchant à faire que mauvais coup et à la recherche [du] fameux pinard, j’ai pris la résolution de brûler la cervelle au premier voleur que je trouverai en flagrant délit. »
Le lendemain, il poursuit : « Nos bandits bleu horizon ont une fois de plus visité le sous-sol, mais n’y ont rien pris de plus puisque les premiers en fait de vin n’ont rien laissé. C’est le pillage organisé par ces bandes armées et chaque citoyen sort armé, des chasses à l’homme s’organisent et malgré les exécutions sont moins faites ces jours-ci ; c’est par bandes que l’on rencontre ces soldats à mines patibulaires à la recherche d’un mauvais coup. Quelle réputation les troupes de la défense de Reims sont en train de faire à toute l’Armée française et de quoi sont donc faits ces hommes qui certes ne traiteraient par l’ennemi avec plus de violence qu’ils ne traitent Reims ? »
Si les régiments se succèdent notamment dans les maisons de champagne, les troupes sont également cantonnées dans des maisons de particuliers. Des recensements précisent le nom du régiment, la période de cantonnement, le nom de l'habitant, son adresse, le nombre d'officiers, de sous-officiers, de soldats et de chevaux cantonnés afin d’évaluer les sommes à dédommager.
Les derniers Rémois restés sur place sont des femmes, des enfants, des vieillards et des personnes indispensables à leur survie comme des infirmières et des médecins, mais aussi des commerçants pour qui les bons de réquisitions militaires se multiplient.
La peur au quotidien
La petite Louise Dény se souvient que peu après le départ des Allemands de la cité, avec ses parents, elle part pour Vrigny prendre des nouvelles de sa sœur et ses grands-parents : « Nous passons par le pont de Muire et prenons, en face, le vieux chemin d’Ormes. Nous sommes en pleins champs, et aussitôt les débris de la bataille sont visibles. Ce qui m’impressionne le plus, ce sont des chevaux morts, gonflés comme des ballons, les pattes raidies. D’autres chevaux, bien vivants, ceux-là, errent dans la plaine à la recherche de leur cavalier. L’un de ces chevaux s’approche de nous et m’effraye fort car il semble montrer les dents. Mon père me rassure : « Ils ne nous feront pas de mal ; ils sont assoiffés ». Près d’une meule on voit des débris de toutes sortes : des armes et des vêtements. Nous saurons plus tard que les corps de 13 soldats français ont été retrouvés dans la paille d’une meule où, blessés ils s’étaient réfugiés. »
Puis, au début de l’automne 1914, Louise Dény voit augmenter les bombardements sur la ville, qui s’étendent à de nouveaux quartiers jusqu’alors épargnés : « Sainte-Anne participe un peu à cette distribution et de ce fait la peur gagne les habitants. On dit qu’au-delà de la ligne du chemin de fer d’Epernay les obus ne peuvent plus nous atteindre, aussi certains soirs, lorsque les éclatements se rapprochent, avec des voisins, qui, comme nous n’ont pas de cave pour les abriter, mes parents et moi partons en direction de la Maison Blanche. Au-delà du passage à niveau, ce sont les champs jusqu’à la route d’Epernay, et dans ces champs des meules de paille. Chacun s’installe dans la paille au pied d’une meule. Roulée dans un édredon, je regarde les lueurs de la bataille, les éclairs des départs de l’artillerie Allemande cachée dans les bois de Cernay, les éclatements sur la ville et les fusées éclairantes un peu partout. Je finis par m’endormir et c’est une gamine tout ensommeillée que mes parents ramènent à la maison, lorsque vers la fin de la nuit, le calme revient (la trêve de l’aube disent les combattants). Avec
les premiers froids et les pluies de l’automne nous cesserons ces sorties vespérales en espérant que notre quartier sera encore épargné. »
Les journaux écrits pendant la guerre relatent régulièrement le nombre d’avions aperçus, le nombre d’obus entendus et l’endroit de leur chute, les incendies, les blessés et les tués.
Les carnets de Renée Muller racontent quotidiennement les combats et le cantonnement des troupes françaises positionnées dans le secteur du château autour de Vrilly et Saint-Léonard jusqu’à la fin du conflit. Elle y recense bombardements, passage des avions, messes et relèves des compagnies. Au 31 mars 1916, elle note : « vers 11 h du matin, il tombe 6 obus non loin du château, le 1er est tombé environ à 60 m dans la pelouse, le 2e abat un tilleul ; les 2 autres tombent presque au même emplacement près de l’étang, enfin dans la soirée, il en tombe encore 3, un éclat pesant au moins 1 kilo. est venu s’aplatir entre la persienne. »
Le 18 mai 1916, elle raconte « les boches ont lancé 2 ou 3 obus près de chez nous, un obus est venu fondre en 1000 miettes la borne près de notre maison ; les boches tapent aussi depuis hier du côté du pont de Vrilly et de Cormontreuil vers 7 h du soir ; ils lancent aussi des obus à tirs percutants, je suis au salon, jamais je ne les avais vu aussi bien éclater et tomber. »
Plus d’un an plus tard, toujours au château de Vrilly, elle écrit : « Le 2 décembre 1917 vers le soir, nous descendons dans la cave - les boches tirent mais c’est encore assez loin - vers 10 h ½ nous nous couchons – mes parents sont déjà au lit ; à peine, je me déshabille qu’un éclatement formidable se fait entendre - l’entendant siffler je cours - vite, mes parents sont hors du lit et s’habillent en hâte pour descendre à la cave : les soldats qui viennent de monter descendant en hâte avec la capote sur le dos ainsi que les secrétaires du bureau - c’est la 2e séance - pendant que les officiers dînaient, plusieurs obus sont déjà tombés ; le colonel suivi de ses officiers descendaient prestement bien leur en a pris, car une des fenêtres de la salle à manger a volé en éclat - un peu d’accalmie, puis ils remontent achever leur repas en hâte, nous, nous mangeons debout. »
Quant à César Risbourg, se déplaçant quotidiennement entre son travail rue Henry IV et sa maison boulevard Jamin, il raconte à la date du 8 janvier 1915 : « Toute la nuit, canonnade effrayante, on compte jusqu’à 50 coups par minute. Tout l’horizon rémois est par moment complètement illuminé ». Dans son journal, le jour du 18 février 1915 est plus détaillé : « à 11 h nous commençons à entendre les sifflements de mauvais augure, puis à 2 h après-midi puis à 3 h et enfin de 4 à 5 h. Notre quartier est copieusement arrosé et on signale comme points de chute le Vélodrome, la rue du Barbâtre chez M. Ernest Charbonneaux, la rue Chanzy (1 blessé), du Jard (une femme a la tête emportée c’est dit-on Mme Armand Mauroy, architecte), rue du Cloître (chez Lallement), impasse de la Justice et rue du Champs de Mars (5 victimes) à la ferme Demaison ; à 6 h du soir on signale une douzaine de personnes tuées ou blessées tant civiles que militaires ; un de ces derniers expire rue de Talleyrand pendant son transport à l’hôpital… ». Quelques jours plus tard, il note « l’aspect de la Ville est lamentable et la désolation est peinte sur les visages des rares passants que l’on rencontre dans les rues ».
Le 27 janvier 1916, malgré leur nombre, il tente encore de repérer les points de chute des obus : « Pendant ¾ d’h. sifflements et éclatements se succèdent presque sans interruption et au moins 200 obus tombent dans presque tous les quartiers de la ville. Les points de chute ci-après ont été repérés (…) »
Malgré les bombardements, le travail doit continuer pour les Rémois qui restent. Alors que nombre de commerces notamment liés à l’alimentation subsistent, le négoce du champagne ne s’interrompt pas non plus. Louise Dény a 13 ans en avril 1916, elle est alors en âge de travailler : elle est employée à l’entretien des vignes de la maison de champagne où travaille aussi sa mère, dans l’actuel quartier Wilson. « Ce sont des journées exténuantes de 10 h de travail effectif. A l’autre bout de Reims, la bataille continuait et nous nous en apercevions de temps en temps. Pour nous protéger en cas de bombardement un abri sommaire avait été édifié au milieu des vignes avec des bottes de pailles et recouvert des paillassons utilisés en hiver pour protéger les ceps de la gelée. Tout était réuni pour être grillé vif en cas d’obus incendiaires, ce qui par chance ne s’est jamais produit. Un matin, que tout à mon travail, j’étais courbée vers la terre, un sifflement, une explosion semble me soulever puis je retombe sur le sol où je reste étendue à plat ventre, le cœur battant, écoutant le cliquetis des éclats et de la terre dans les échalas. Je me relève et cours vers l’abri où se rassemblent les autres ouvrières. Leurs premières paroles furent « Ma pauvre, on t’a bien cru tuée en voyant la fumée de l’obus monter de ta place ».
Le centre de gravité des activités de la cité se déplace dans les quartiers moins atteints, principalement au sud-ouest de la ville, mais les bombardements finissent par concerner tous les quartiers. Louise Dény raconte : « Nous étions gratifiés dans notre quartier [Saint-Anne] de deux variétés d’obus, l’allemand dont on entendait bien le sifflement avant l’explosion et l’autrichien qui explosait avant qu’on ait pu l’entendre venir, bien plus dangereux que l’autre. » C’est sans compter les gaz asphyxiants : « les courses vers l’abri furent nombreuses, j’ai eu la peau des mollets griffés par des barbelés sans me rappeler où j’avais pu en trouver. Plus tard, j’ai souffert de brûlures à la cuisse, je dus aller consulter un major qui opérait dans une ambulance installée dans un bâtiment du cours Saint-Michel, en haut de la rue Martin Peller. C’était une brûlure par les gaz, j’avais dû me réfugier dans un trou d’obus contaminé suite à un bombardement par les gaz ypérite. »
Les écoliers sous les bombes
Symbole d’une vie quotidienne qui perdure malgré les bombardements, la scolarité des petits rémois restés sur place se maintient. Louise Dény raconte : « Fin octobre ou début novembre [1914], il faut retourner à l’école ; tant bien mal [sic] la municipalité les a réouvertes avec, surtout des institutrices, les maîtres étant presque tous mobilisés. L’école que j’ai toujours fréquentée est celle de Martin-Peller-Courlancy. Bien qu’assez éloignée de la maison, j’y avais débuté quand nous habitions tout près et je ne l’ai jamais quittée par la suite. Le trajet n’était pas sans risques et je ne compte pas les peurs et les plats-ventres effectués, je passais par la rue Marlin, (l’actuel Bd Wilson) ; moins exposée car moins fréquentée que la rue de Courlancy, une circulation trop intense attirant les obus que les Allemands nous prodiguaient avec plus ou moins d’intensité suivant leur humeur. »
La plupart des locaux sont donc rapidement inutilisables, car grandement endommagés, détruits ou réquisitionnés. Une partie des écoliers rémois connaissent alors la classe installée dans les caves des maisons de champagne Pommery, Mumm, Krug ou Champion. A la fin de l’année scolaire 1915, Louise Dény reçoit son certificat d’études dans le groupe scolaire Courlancy et se souvient : « Le retour des caves Champion est assuré, comme à l’aller, par un camion conduit par un soldat, un bombardement commence, le camion file à toute vitesse, le conducteur ne veut pas s’arrêter quand nous arrivons au bas de ma rue. Nous débarquons donc au groupe Martin-Peller et je dois revenir à pied, en rasant les murs. Les obus éclatent un peu partout. Devant la porte de la Malterie, des officiers me font entrer dans le couloir, ils regardent mon prix et me félicitent, ils ne voulaient pas me laisser partir tant il y a danger. Je me sauve quand même sachant ma mère inquiète et je la trouve en effet venant au-devant de moi. Nous rentrons indemnes à la maison. » Louise fait partie d’une trentaine de petits lauréats de la « promotion du bombardement ».
Un quotidien dans les caves ?
La vie souterraine de la population rémoise est loin d’être systématique comme le laisse penser la propagande. Néanmoins, les caves privées et celles des maisons de champagne sont largement utilisées par les civils, les troupes, les religieux ou les édiles pour se protéger des bombardements.
Dans son récit du 13 octobre 1914, Alfred Wolf raconte : « Depuis 11 heures, les grosses marmites tombent en plein centre. Place Royale et dans le pourtour les maisons tremblent, les vitres chantent, les éclats tombent. Nous descendons sept grandes personnes en cave, un petit garçon dort dans les bras de sa mère. Bien drôle de réveil, des incendies éclairent la ville. La place Royale et les rues avoisinantes sont jonchées de brocaille et de cailloutis, la poussière recouvre tout, elle grésille sous les pieds. »
Au cours de l’année 1916, la famille de Louise Dény peut bénéficier d’une protection souterraine : « Dans notre quartier Saint-Anne, situé à environ 5 km de la ligne de feu, les rafales d’obus étaient moins intenses qu’en pleine ville, mais ces coups sans but, isolés et inopinés, nous faisaient quand même peur. C’est alors que fut proposé à mes parents à titre de gardiens logés mais non payés un pavillon avec cave, rue Marlin, en face des vignes où j’avais mon travail et très près de celui de ma mère. Nous acceptons cette offre parce qu’il y avait une cave pour nous abriter en cas de besoin et nous évitons un long trajet pour aller travailler, trajet que nous redoutions tous, faute d’abri où se réfugier en chemin si c’était urgent. »
Mais l’année suivante, Louise Dény raconte que « pour cette nuit et les suivantes, qui menaçaient d’être agitées nous quittons la maison de la vigne pour nous réfugier dans les caves Walfart plus solides et bien organisées pour recevoir les habitants voisins. Un autre jour, elle se souvient : « Couchés dans les caves Walfart, nous entendions le bombardement qui encadrait tout le quartier. Au lever du jour nous pûmes constater les dégâts, des entonnoirs partout, les vignes dévastées, les murs de clôture de la clinique Mencière éboulés sur une grande longueur, certains de ses arbres réduits à l’état de pinceaux. »
Une abondante iconographie de propagande exagère le quotidien d’une vie souterraine. Mais des événements exceptionnels comme la naissance d’un enfant peuvent toutefois avoir lieu dans les caves.
La correspondance échangée entre Lucien Pinet, mobilisé, et son épouse entre 1914 et avril 1915, date de son décès, constitue un témoignage émouvant. Dans sa carte du 6 décembre 1914, Lucien évoque la vie souterraine de Madelaine. Née dans les caves le 9 février 1915, leur fille Gisèle se retrouve pupille de la Nation et bénéficiaire de dons américains aux orphelins de guerre.
Dernière mise à jour : 09 juillet 2025