"L’exil des Rémois : des départs volontaires aux évacuations", exposition Centenaire de l’Art déco
Rester ou partir
L’annonce de l’arrivée allemande fait remonter des souvenirs d’une situation déjà vue en 1870, comme en témoigne Jean-Baptiste Langlet dans son allocution lors de la session extraordinaire du conseil municipal du 1er août 1914 : « Ce n’est pas sans émotion que je prends ce soir la parole. En vous convoquant pour examiner une des plus douloureuses situations qui puisse se présenter devant un conseil municipal, nous n’avons pas oublié qu’il y a quarante-quatre ans, ici, dans cette même salle, il y avait un corps de garde allemand. Aujourd’hui les circonstances nous amènent à participer à un conflit qui va peut-être se déchainer sur toute l’Europe ».
« Il y aura, dans une période comme celle-ci, et vous le voyez par l’émotion qui se manifeste en ville au départ de tous ces jeunes gens et même des anciens, hélas ! puisque des hommes de 46 et 47 ans vont, eux aussi, rejoindre leur poste d’honneur, il y aura, dis-je, à pourvoir aux besoins des familles qui, du fait de leur départ, vont être privées de ressources. Notre devoir est de veiller sur ces familles et d’empêcher la misère ».
Cette nouvelle provoque un mouvement de panique dans la population et un exode de masse qui vide la ville de plus de la moitié de sa population en quelques semaines.
En 1911, le recensement indiquait 115 178 habitants, celui de 1915 ne mentionne plus que 35 524 Rémois.
La mobilisation et la peur ne sont pas les seules raisons de ces départs. Sans travail à la suite de la destruction des usines, ne pouvant se ravitailler et n’ayant parfois plus de maison, de nombreux rémois quittent volontairement la ville dans l’espoir de pouvoir revenir à la fin des combats.
L’accueil des réfugiés des zones occupées
Reims voit sa population diminuer malgré l’arrivée de nouveaux habitants. La ville au début de la guerre devient terre d’accueil pour les réfugiés ardennais, belges, luxembourgeois, etc. fuyant les zones occupées, venant trouver refuge dans la cité pour fuir le joug allemand.
César Manteau, curé de la commune de Le Thour dans les Ardennes, témoigne dans son carnet de ces mouvements de population de la Belgique vers les Ardennes puis vers Reims :
« Fête de Saint-Louis. J’apprends par le journal (communiqué officiel) que la Gde bataille est engagée sur tout le front de l’armée depuis les Vosges jusqu’à mars. Les populations évacuent leurs villages et les villes. De nombreuses files de pauvres Belges nous arrivent. Aujourd’hui à 9h ½ du matin un train composé de 6 wagons était bondé, surtout des femmes et des enfants venant de Mézières. Dans les combats, il y a de nombreux morts des deux côtés. On entend encore le canon. Maintenant depuis deux jours ce sont des trains de 12 wagons. Belgique, Fumay, Rocroi, Charleville-Mézières, etc. sur tout le parcours on apporte des vivres.
Je suis allé à Reims hier, 26, avec un convoi d’émigrants ». (Extrait du carnet 1, 25 août 1914, 111S1)
La municipalité organise l’accueil des réfugiés avec la mise en place de logements et de mesures d’assistance pour les ravitailler en produits de première nécessité comme de la nourriture, des vêtements et de quoi se chauffer.
A leur arrivée, les réfugiés sont recensés et pris en charge par la municipalité rémoise, qui leur trouve un logement chez l’habitant ou dans ses dépendances, comme la ferme de la ville, avenue d’Epernay, dans des écoles ou des maisons de champagne.
L’organisation de l’évacuation des Rémois
Dès l’annonce de l’arrivée des Allemands, de nombreux Rémois tentent de fuir la ville pour trouver refuge loin des bombardements ou pour trouver de quoi survivre lorsqu’ils ont tout perdu avec la destruction de leur maison et lieu de travail. La majeure partie d’entre eux souhaitent revenir après la guerre, mais d’autres décident de refaire leur vie dans une autre ville, loin du traumatisme de la guerre.
Certains Rémois vont rejoindre de la famille qui peut les accueillir mais, pour un grand nombre, la municipalité doit intervenir pour leur trouver un refuge. Pour cela, elle sollicite les maires et les institutions des autres communes. Face au désarroi des Rémois, des familles vont se porter volontaires pour accueillir des réfugiés dans leur maison afin de leur permettre de fuir la peur et la privation.
En septembre 1914, les départs vont être ralentis par la destruction des voies de chemin de fer par le Génie français et la mise à l’arrêt du CBR (Chemin de fer de la banlieue de Reims). Le 6 octobre, les trains circulent à nouveau. Des tarifs à bas prix sont mis en place pour permettre à tous ceux qui le souhaitent de quitter la cité, vers Paris ou Epernay, qui devient une terre d’accueil pour les Rémois.
L’évacuation des personnes non indispensables à la vie de la cité
Face à l’ampleur des bombardements, des destructions, des problèmes de ravitaillement et de sécurité, la municipalité décide dès 1914 d’organiser le départ des personnes fragiles ou jugées non indispensables à la vie de la cité, comme les malades ou les « assistés », afin de les mettre en sécurité et libérer des places dans les établissements hospitaliers.
Pour cela, les élus sollicitent les communes françaises pour obtenir d’elles une prise en charge dans des familles ou des établissements de soin.
L’évacuation des hospices
L'évacuation des femmes
L’évacuation des enfants
Dès le début du conflit, la municipalité organise la prise en charge des enfants et adolescents sans famille dans les établissements hospitaliers de la ville. Rapidement, ces enfants vont être évacués vers d’autres villes afin de les mettre en sécurité.
📃 Liste générale dressée par l’administration des Hospices civils de Reims
- Admission dans les établissements hospitaliers des enfants et adolescents (jusqu’à 13 ans) d’émigrants, de mobilisés, de parents malades, blessés ou absents et pupilles de l’Assistance publique, 1er août 1914 (AMCR, FHC679)
- Enfants et personnel accompagnant évacués à Lyon, Redon, Dol et à Paris au 1er janvier 1916 (AMCR, FHC804)
L’évacuation totale le 25 mars 1918
Depuis le début du conflit, l’Armée fait pression sur la municipalité pour qu’elle décide de quitter la ville, afin de la laisser aux mains des militaires français. Jean-Baptiste Langlet, conscient que la ville vidée de ses habitants deviendrait une zone de combats ouverts, craint qu’elle soit ravagée par les bombes et pillée. Il refuse d’abandonner la cité et, malgré les relations parfois houleuses avec les militaires, continue avec passion à la défendre ainsi que ceux qui veulent rester chez eux, voulant protéger ce qui leur appartient ou n’ayant nulle part où aller.
Début 1918, l’autorité militaire l’emporte. La commission municipale dans laquelle siègent deux militaires, décide au mépris de l’avis des élus municipaux, l’évacuation générale de la ville et sa mise en application dès le 20 février.
Les Rémois doivent s’avouer vaincus et laisser la place aux militaires français et allemands. Les bombardements intensifs entre les mois de mars et août 1918 vont détruire ce qui restait de la ville.
Devant partir rapidement, les habitants ne peuvent emporter que quelques bagages. Après leur départ, le service des évacuations est chargé de collecter les biens des Rémois pour les faire parvenir à leur nouvelle adresse.
Renée Muller, fille d'Aristide Muller, garde du château de Vrilly, propriété d’André Warnier, près de Reims est couturière. Elle réside et travaille au château durant le conflit, elle est alors âgée de 18 ans. Son père, par son travail, fait régulièrement des allers-retours à Reims et tient ainsi informée la famille de ce qui se passe dans la grande ville toute proche.
Elle raconte dans son journal : « 25- Papa va à Reims ; l’un bombarde ; pendant 1 h ½, il reste à l’abri dans une cave ; cette nuit, les habitants de R[eims]. reçoivent l’ordre de partir […] Papa arrive, il est défait ; tous ces pauvres gens qui partent, pleurent, crient - Oh Mon Dieu ! Quelle tristesse, plus de mairie, plus personne » (extraits de la page 72 du carnet bleu des 25 et 26 mars 1918, 101S51).
Evacuation des denrées
Le 25 mars 1918, Jean-Baptiste Langlet et le cardinal Luçon s’assurent que tous les Rémois soient partis et quittent symboliquement la ville en dernier, côte à côte, unis face à la situation.
L’installation du conseil municipal à Paris et liaison à distance avec les Rémois
À la suite de l'évacuation de la ville de Reims, l'Administration municipale et les services municipaux sont transférés à Paris, 29 rue de l’Opéra. Durant ces mois d’exil, c’est de là que la vie de la cité continue : échanges avec l’Armée pour évacuer les biens restés sur place et les restituer à leurs propriétaires, assistance aux Rémois, organisation du retour.
La première séance du conseil municipal se tient le 19 avril 1918 dans les locaux parisiens : paiement des pensions et retraites, de l’assurance des locaux parisiens, demandes de secours et assistance aux familles, etc.
Dernière mise à jour : 09 juillet 2025